• Les Délices de Turquie, Jan Wolkers, traduit du néerlandais par Lode Roelandt (Belfond [vintage])

    ar.pinterest.comQu’est-ce qu’être moderne, qu’est-ce qu’être actuel ? Ce n’est pas la même chose, puisque bien des textes plus du tout au goût du jour sont sans conteste plus modernes que certaines productions conformes à l’esprit du temps. Si bien qu’on pourrait, sans peur du paradoxe, parler d’une permanence de la modernité.

     

    Il y une forme de modernité dans le roman de Jan Wolkers, paru en 1969, puis, pour la (même) traduction française, en 1976, déjà chez Belfond, après sa fameuse adaptation cinématographique de 1973 par Paul Verhoeven. Chapitres sans paragraphes, qui font entendre la voix et le discours d’un narrateur, sculpteur et peintre comme le fut Wolkers lui-même en plus des treize romans dont il est l’auteur (celui-ci étant le seul traduit en français) : on est dans les prémices de l’autofiction, pas très loin de Bukowski, quoique avec moins de profondeur.

     

    Un amour de jadis

     

    Cependant le livre est d’abord intéressant par son inactualité — ou, si on préfère, par son actualité d’autrefois. Que jugeait-on actuel en 1969 ? À cette époque de Flower Power, le sexe était, souvenez-vous, une valeur cotée très haut… Ces Délices de Turquie sont le récit des rapports, à tous les sens du mot, entre celui qui parle et Olga, le présent désespéré d’après la rupture et la descente aux enfers du personnage féminin alternant avec les retours en arrière vers le passé heureux, à partir de la rencontre en autostop, épisode gaillard et mouvementé, relaté, comme tous les autres du même genre, avec précision.

     

    Un chant d’amour, donc. Mais l’amour pour « le cher animal roux » n’est plus vraiment dans l’air de notre temps. On est clairement avant MeToo. L’obsession universelle dont souffre le héros est d’essence très masculine, et il pourrait faire sien l’hymne entonné à tout propos par le sympathique père de sa bien-aimée sur l’air de la Marche de Radetzky : « Nichons con, nichons con, nichons con, con, con ». Nos tourtereaux s’en vont à la campagne ? Ils y « suiv[ent] des yeux les mouches qui [font] l’amour ». Un policier à cheval passe-t-il par là ? « Le gigantesque engin blafard de son canasson se [met] à faire fonction d’arrosoir ». Les amants s’adonnent-ils, à l’écart, à leur sport favori ? Il est à craindre qu’un busard prenne le sexe de monsieur « pour une couleuvre ».

     

    Et si le père est sympathique, les mères ne sont pas gâtées, ces créatures transformées en « grosses dondons vieilles et épuisées », aux « seins enflammés (…), tailladés, labourés de cicatrices ». La mère de l’héroïne, « mégère » « calculatrice », est la pire de toutes, et le narrateur s’acharne sur son sein (décidément) amputé pour cause de cancer, avec une opiniâtreté qui en dit long sur ses angoisses de castration.

     

    Au paradis des animaux

     

    Ce qui, à nos yeux d’aujourd’hui, apparaît comme peu éloigné d’une phobie du féminin en général, passait sans doute, à l’époque où écrivait Jan Wolkers, pour revendication libertaire, vie d’artiste, ou saine réaction au « protestantisme [inévitablement] pudibond » de son milieu d’origine. De même que paraissait probablement révolutionnaire une étrange fascination pour le dégoûtant : ragoût comparé « aux sous-produits d’un goinfre qui aurait la chiasse », oisillons laissant voir « la masse de leurs intestins envahis par des veines comme par une maladie », contenu d’une assiette semblable « aux indéfinissables vomissures d’un singe », etc., je vous épargne le pire, croyez-le bien.

     

    On n’irait pas au bout s’il n’y avait pas les animaux. Ils surgissent à chaque page. On ne compte pas les chats, souris, oiseaux, grenouilles et même belette recueillis, soignés ou sauvés par le couple. « Olga la Rousse » (animale elle-même, on l’a vu) est l’« amie », voire la « déesse des animaux », et Wolkers, qui fut non seulement membre du Parti des Animaux mais même candidat sous cette étiquette aux élections européennes, leur réserve quelques-unes de ses pages les plus émouvantes et les plus poétiques. Les autres évoquent Amsterdam, la campagne, les plages de Hollande : « Du haut de la digue, le coude de la rivière où les cargos, le pont encombré de caisses à claire-voie rouges et de fûts d’huile orange, disparaiss[ent] en oblique, et où les hérons couleur d’eau [font] de la voile au-dessus des vaguelettes » ; la lumière « couleur de thé lorsqu’il y [a] du soleil, et (…) de pastille de menthe lorsque le ciel [s’est couvert de nuages »…

     

    Certaines notations, certaines phrases, révèlent ainsi ce que le livre aurait pu être … et qu’il est presque. Car, après la monotone paillardise du début, on glisse lentement dans une langueur dépressive beaucoup plus digne d’intérêt. On est pris, alors, malgré soi. Et si, décidément, on a du mal à se passionner pour elle, qui reste le pur objet de son désir à lui, on s’attache à lui. C’est peut-être ce qu’il voulait. N’empêche : on finit par accéder, par le deuil, à une forme de tragique — et, peut-être, de conscience de soi. Le reste est affaire d’époque…

     

    P.A.

     

    Illustration : photo du film de Paul Verhoeven, Turks Fruit, 1973

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