• La vengeance m’appartient, Marie Ndiaye (Gallimard)

    www.franceculture.frSoulignons-le d’emblée : Marie Ndiaye fait entendre, en littérature, un ton unique. C’est-à-dire, d’abord, une écriture, un style, osons le mot, uniques : phrases longues, sinueuses, immédiatement reconnaissables ; d’une précision et d’une préciosité, dans le dialogue comme dans le récit, qui se rient du réalisme et sonnent toujours légèrement ironiques. Et leur singularité tient aussi peut-être à ce qu’elles nous donnent toujours l’impression, caractéristique de l’ironie, de sous-entendre quelque chose, tout en s’enchaînant selon la logique, typiquement humoristique, propre au rêve.

     

    Trompeuse familiarité

     

    Me Susane est une encore jeune avocate. D’origine modeste, elle fait la fierté de ses parents, dont elle reste très dépendante, comme elle reste très proche de son unique ancien compagnon, Rudy, et de Lila, la fille qu’il a eue avec (peut-être) une autre femme. Quand un certain Gilles Principaux vient la voir à son cabinet, Me Susane croit immédiatement reconnaître en lui l’adolescent de quatorze ans dans la chambre de qui, âgée de dix ans, elle se rappelle avoir passé un après-midi inoubliable. À parler, encouragée par lui. Ou alors… Si elle a le sentiment qu’il l’a « initiée, éclairée » en lui faisant découvrir sa future vocation, son père, des années après, s’inquiète : « Que t’a-t-il fait dans cette chambre ? »

     

    Quoi qu’il en soit, le Gilles Principaux d’aujourd’hui vient demander à Me Susane de défendre sa femme, Marlyne, emprisonnée après avoir noyé leurs trois enfants dans la baignoire familiale. Les visites à la prison vont donc alterner, pour l’avocate, avec les hauts et les bas de la relation compliquée qui la lie à Sharon, sa femme de ménage, à qui elle s’efforce de faire obtenir des papiers, mais qui lui inspire une crainte inexplicable.

     

    Telles sont les différentes pistes esquissées dès les premières pages. Elles semblent nous conduire, on le voit, sur des terrains abondamment arpentés par les temps qui courent : la pédophilie et ses traumatismes ; l’exploitation et l’oppression des femmes ; la justice ; le sort des migrants… Seulement, ces motifs sont comme vidés de toute charge socio-politique. Marie Ndiaye les utilise comme une pure matière fictionnelle, se contentant de les déplier pour tirer d’eux tous les possibles que leur entrecroisement révèle, sans jamais choisir à proprement parler : quelle que soit la voie que semble privilégier le récit, on n’est jamais sûr que c’est la bonne.

     

    « Car ses rêves suggéraient qu’ils en savaient plus qu’elle… »

     

    On est au royaume du doute. Gilles Principaux est-il bien l’ado de jadis ? Pourquoi Marlyne a-t-elle tué ses enfants ? Était-ce, comme elle le suggère, parce que son mari l’« avait liée à lui et qu’[elle] ne pouv[ait] défaire ce nœud, cette entrave, qu’en… » ? Quant à Principaux, pourquoi aime-t-il plus sa femme depuis qu’elle est devenue « une héroïne ténébreuse » ? Et Me Susane ? A-t-elle été violée autrefois par « Gilles Principaux » ? Est-elle, par ailleurs, la vraie mère de Lila ? « La vengeance m’appartient », dit le titre. Mais qui est « m’ » ? Me Susane éprouve l’obscur besoin de se venger de quelque chose, et une part d’elle paraît savoir de quoi : « Car ses rêves suggéraient qu’ils en savaient plus qu’elle, plus et mieux, et qu’à se soumettre à leurs injonctions de vengeance elle profiterait d’une justice bien supérieure à celle de la société avec ses doutes, ses atermoiements, à celle également de son moi éveillé ». Pourtant, elle ne se sent pas toujours « la force de trancher entre la femme sensée [en elle] et celle qui ne l’[est] pas mais compr[end] souvent toute chose plus exactement ».

     

    La question qui suis-je ?, avec son corollaire, qui sont les autres ?, est au cœur d’un livre où, comme, finalement, dans la vraie vie, le rêveur est plus clairvoyant que la personne qui veille. Et la logique du rêve infuse tout le roman, qu’elle imprègne d’un comique toujours quelque peu inquiétant. Marlyne a tué ses enfants « car elle a cru bien faire ». Me Susane est « d’une taille miraculeuse, énigmatique, presque effroyable ». Autour d’elle, il arrive que les choses semblent « douées d’une âme », « les assiettes la hèl[ent] gentiment, lui demand[ent] poliment d’approcher ». On n’est pas loin de Lewis Carroll. Même si, et c’est encore là une originalité, on reste dans un cadre très quotidien et apparemment habituel (pour l’essentiel, Bordeaux en hiver). Le principe d’incertitude paraît dominer, pourtant on ne peut se défaire du sentiment qu’une vérité, plus vraie que la raison, se fait entendre. Et que, quelque part, Quelqu’un sait, qui nous observe entre les phrases ironiquement parfaites de Marie Ndiaye.

     

    P. A.

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  • Commentaires

    2
    Garrigou Véronique
    Samedi 30 Janvier à 15:44

    Je profite de cet espace de "commentaire" pour vous signaler le dernier livre d' Anne-Marie Garat qui sort en début de mois chez Actes sud, il s'appelle "Humeur noire", ce n'est pas un roman, il parle de l'histoire de Bordeaux, ville natale de l'autrice, de la mémoire de la ville et de son déni quant à au commerce triangulaire et à l'esclavage. C'est aussi un livre qui parle de la mémoire familiale, de la mémoire de l'autrice liée à celle de la ville, c'est un livre politique qui de la traite des Noirs tisse des liens jusqu'au colonialisme et aux formes plus récentes d'esclavage, c'est un livre qui parle de littérature, d'imagination et de fiction...J'ai eu la chance de le lire avant sa parution.

      • Dimanche 31 Janvier à 09:32

        Oui, j'en ai entendu parler, en effet. Merci pour ce conseil !

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