• Hamnet, Maggie O’Farrell, traduit de l’anglais par Sarah Tardy (Belfond)

    www.blog-marais-poitevin.frMes réticences à l’égard du roman biographique sont connues. Mais, je l’ai dit souvent aussi, il y a roman biographique et roman biographique… Au demeurant, si un livre était susceptible de me réconcilier avec ce genre dans le genre, ce serait le dernier roman traduit de Maggie O’Farrell.

     

    J’ai déjà parlé d'elle à plusieurs reprises. Ici, cependant, on est dans une autre catégorie, qui relègue ses titres précédents dans celle des ouvrages simplement très réussis. Elle n’y est pourtant pas allée par quatre chemins : Shakespeare… Il est vrai qu’elle se garde bien d’en faire le héros ou de raconter sa carrière. On reste à la périphérie du génie, dans les pensées duquel on n’entre qu’exceptionnellement. Ce roman qui circule d’un personnage à l’autre se centre surtout sur une figure qu’on pourrait avoir tendance à considérer comme secondaire : la femme du grand homme.

     

    D’abord un roman

     

    On sait que celui-ci naquit à Stratford-on-Avon, où son père fut brasseur, gantier, bailli, avant de voir ses affaires et sa réputation péricliter. On sait aussi qu’en 1582, à dix-huit ans, il épousa Ann ou (ici) Agnes Hathaway, son aînée de huit ans. Suzanna devait naître six mois plus tard. Puis, en 1585, vinrent au monde les jumeaux Judith et Hamnet. Après quoi notre homme vécut entre Stratford et, la plupart du temps, Londres, avant de rentrer au pays et d’y trépasser en 1616. Entre-temps, Hamnet, en 1596, était mort, on ne sait comment. Et, en 1601, une pièce ayant pour titre son prénom, à une lettre près (mais c’est « le même prénom » dans les registres de l’époque, nous dit une citation en exergue), avait ouvert la série des grandes tragédies noires : Othello, Le Roi Lear, Macbeth

     

    Maggie O’Farrell utilise ces maigres données et quelques autres pour bâtir ce qui reste, et c’est peut-être le premier secret de son succès, un roman. Les faits connus se ramènent à assez peu de chose pour qu’elle ait à combler de façon vraisemblable les trous, et il est passionnant déjà de voir de quelle manière elle les utilise pour dire ce qu’elle-même a à dire.

     

    Un monde réversible

     

    Elle le fait en usant d’une construction à la fois simple et très habile. Nous sommes en ce jour de 1596 où Hamnet va mourir. C’est pourtant Judith, sa sœur, qui est soudain frappée par « la pestilence ». C’est pour elle que chacun s’inquiète. Mais, profitant d’un moment d’inattention, le jeune garçon se glisse dans le lit de sa jumelle : « Il lui insuffle sa force, sa santé, tout son être. Tu resteras — tels sont les mots qu’il lui susurre — et je m’en irai ». En alternance avec le récit de cette journée tragique, nous revenons régulièrement en arrière, vers l’enfance d’Agnes, son mariage avec Shakespeare, sa vie auprès de sa belle-famille. C’est, dans une seconde partie, entièrement sur elle et sur son deuil que se resserre le récit. Moment peut-être un peu moins convaincant, où l’on frôle l’abus de pathétique. Mais qui prépare le superbe finale, lequel montrera Agnes surmontant sa douleur en assistant, à Londres, à une représentation d’Hamlet où son époux tient le rôle du spectre.

     

    Ce qui se conclut ainsi est l’histoire d’une double, voire d’une triple substitution : Hamnet prend la place de Judith, Shakespeare occupe la place du mort, Hamlet prend celle d’Hamnet : « Agnes a cherché son fils partout, sans cesse, au cours de ces quatre dernières années, alors qu’il se trouvait ici » ; « Son mari l’a ramené à la vie, de la seule manière qu’il pouvait ». Si ces permutations peuvent avoir lieu, c’est que, selon une logique bien shakespearienne, tout ici est réversible, tout communique, les mondes parallèles ne sont jamais disjoints. Il en va ainsi du ciel et de la terre, où « les haies sont une constellation, piquetées de baies rouges comme le feu ». Du réel et de l’imaginaire, et Hamnet lui-même, pendant sa courte enfance, « a tendance à glisser en dehors des frontières de la réalité, du monde tangible ». L’intérieur des êtres n’est pas clos pour Agnes, qui possède l’étrange faculté de « voir » ce qui se cache en eux, et, en serrant la main de son époux, perçoit en lui « un gouffre, un vide, un abysse, noir et tellement profond qu’il siffle ». De même que, aux yeux de la jeune femme, « le voile est mince » entre l’univers des vivants et celui des morts.

     

    Parmi les choses

     

    Ces visions, ces ouvertures et ces renversements renvoient, sans que ce soit jamais dit, aux pouvoirs de l’écriture. Celle du grand dramaturge, bien sûr, mais aussi celle de Maggie O’Farrell, qui, jouant avec brio de la diversité des points de vue, sait également adopter la position du narrateur omniscient, transgressant les frontières de la conscience individuelle. Dans son livre aussi, la faculté de naviguer d’un monde à l’autre appartient à une femme. Et ce sont, en général, les femmes, la maternité, les enfants qui occupent le cœur d’un roman où la figure dont on aurait pu s’attendre à ce qu’elle soit centrale demeure toujours en retrait. Rien là de convenu ou d’idéologique. Si l’écrivaine irlandaise fait renaître de façon saisissante une époque où les mères doivent se garder « de tenir pour acquis que le cœur de [leur] enfant bat », c’est parce qu’elle nous parle de la seule expérience qui puisse nous relier au passé et tenir lieu de passerelle entre ses habitants et nous : le mystère des choses…

     

    Ce sont les peaux qui, dans l’atelier du gantier, « frémissent, se balancent sur leurs crochets, comme encore animées par un soupçon de vie ». Ce sont de simples objets sur une table, « deux fagots de romarin, [une] besace de cuir, [un] pot de miel ». Ce sont, hommage à Ophélie, les plantes, dont Agnes connaît les propriétés secrètes, et dont les noms hantent le livre comme un fond musical ininterrompu — « fleurs de noisetier », « aconit », « valérianes, silènes, églantines, oxalis, ail sauvage, iris jaunes »… La nature en général est toujours présente, et d’abord la forêt, « instable, inconstante, trop éclatante », quand le vent « caresse, ébouriffe, dérange les masses de feuilles ». C’est un monde que Maggie O’Farrell, remarquablement traduite par Sarah Tardy, construit ou reconstruit pour nous. Une manière d’être au monde, placée sous le signe du tragique, mais aussi de l’éblouissement. Si elle se détourne de son grand modèle, c’est pour mieux le rejoindre.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    jenny
    Samedi 8 Mai à 09:51

    Très belle chronique d'autant plus précieuse que vous n'évitez pas de parler de la traduction chose que la plupart des commentateurs oublient - volontairement ou non - comme s'ils lisaient le texte original et pouvaient se passer du passeur ou de la passeuse....

     

      • Dimanche 9 Mai à 09:52

        Je le fais souvent, la traduction est essentielle, bien sûr.

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