• Dans le ventre du Congo, Blaise Ndala (Seuil)

    tintinomania.comPour un peu, cela pourrait aussi bien s’intituler Dans le ventre de la Belgique. Ou Dans le ventre du passé, tout uniment… 1) On est en 1958. L’Exposition universelle de Bruxelles va bientôt ouvrir ses portes. Et c’est décidé : au pied de l’Atomium, on trouvera bien un « village congolais », qui montrera à tous les visiteurs de quels abîmes de sauvagerie le colonisateur belge a tiré les populations qu’il s’est soumises. Seul problème : comment se procurer des figurants ? 2) On est en 2005, dans un cimetière de Bruxelles. Depuis l’au-delà, la princesse Tshala raconte à sa nièce Nyota, venue se recueillir sur sa tombe, les événements qui l’ont amenée, quarante-sept ans plus tôt, à quitter malgré elle son Congo natal. 3) On est en 2003. Nyota débarque à Bruxelles. Pour y étudier les sciences politiques, mais, surtout, pour y accomplir une mission : retrouver les traces de sa tante, disparue quarante-cinq ans plus tôt. Ses recherches, entre communauté congolaise en Belgique et Belges déjà âgés ayant connu le temps des colonies, restent vaines.

     

    4) On est en 1958. Six semaines après l’ouverture officielle de l’exposition, ça tourne mal au village congolais : injures racistes, dissensions entre « indigènes », bagarres… disparition de Tshala, qui comptait parmi les figurants. 5) On est en 2005. Au chevet de son grand-père mourant, Nyota lui raconte comment, pour finir, elle a réussi, grâce à des amis belges de bonne volonté, à reconstituer l’histoire de la princesse disparue.

     

    « La mémoire n’est pas un tribunal »

     

    S’il faut s’attarder sur cette construction en boucles et spirales, c’est qu’elle dit peut-être l’essentiel du livre d’un auteur né au Congo, qui a fait ses études en Belgique, puis qui s’est installé au Canada, avant de publier en France son troisième roman. On y croise Lumumba (« ce Moïse qui nous ferait traverser la mer Rouge »), Mobutu, Wendo Kolosoy, père de la rumba congolaise (1), et il y est bien sûr question des péripéties douloureuses qui ont lié à l’histoire de la Belgique celle du Congo. Mais le grand thème, décliné en miroir sous de multiples formes, est celui de la transmission, et de la nécessité d’assumer un passé longtemps occulté pour le dépasser, dans une relève qu’on oserait presque qualifier d’hégélienne. Le père de Tshala, à qui son âge, son titre de roi et sa situation de mort en sursis confèrent le statut de grand sage, résumera à la fin du récit les choses en ces termes : « La mémoire n’est pas un tribunal : c’est un antidote pour le futur, mais un antidote qui n’opère que pour autant que celui qui s’en réclame veuille faire un pari sur ce même futur ».

     

    Papillons, mouches et perroquet

     

    Si on nous raconte aussi, comme dans les romans populaires, l’histoire d’un pendentif ancestral voyageant de main en main, l’objet a surtout ici valeur de métaphore. Le passage du passé, comme d’un relais, s’opère par le biais de la parole. C’est-à-dire de l’écriture, ce « serviteur de qui [le Blanc] peut tout obtenir », et que les anciens colonisés ont « le devoir impérieux » de s’approprier à leur tour. Mais d’une écriture qui se déploie aux confins de l’oralité, assumant joyeusement le rapport sensuel et amoureux à la langue qu’on prête traditionnellement à l’Afrique. Il en résulte ce qui fait avant tout l’originalité et la force du livre : son style. Truculent et fleuri (« Lorsque l’on est papillon qui se laisse bercer par la mélodie de ses propres battements d’ailes (…), on ne vit que pour se brûler ») ; semé d’images scintillantes en équilibre parfois périlleux (« J’haletais et me mordillais la lèvre inférieure pour contenir en moi le tourbillon qui menaçait de pulvériser mon refus de lâcher prise » ») ; prodigue en proverbes bien sentis (« Point de chèvre dans la progéniture du lion » ; « Voilà donc une fille (…) conseillant à l’abeille de prêter oreille à la mouche pour se faire expliquer que le caca est meilleur que le nectar »).

     

    Tout cela porté par une énergie irrésistible et tourbillonnante, sur les flots de laquelle les erreurs de syntaxe ne semblent que fétus négligeables. Et qui mêle les générations, les figures réelles et les personnages imaginaires mais hauts en couleur, la petite histoire et la grande avec son cortège de violences, le réalisme, notamment dans la description des rapports coloniaux d’exploitation sexuelle, et un brin de magie. Tant il est vrai que « les esprits des aïeux (…) ne connaissent pas de frontières ». Aussi le perroquet, animal totem de la tante et de la nièce, veille-t-il sur elles. Sa sagesse grave, malicieuse et profonde plane aussi sur tout ce grand roman.

     

    P. A.

     

    (1) Pour l'écouter, cliquez ici.

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  • Commentaires

    3
    Fabienne
    Mardi 23 Février à 19:41

    Merci Pierre, pour ce commentaire enthousiasmant, comme d'habitude !

    2
    osk
    Samedi 20 Février à 10:46

    Merci pour ce texte ! Transmission transmission transmission... On n'en sortira jamais ! Et si la littérature devait avoir une seule " fonction", ce serait peut-être bien  celle-là.

    Et puis en 1958 il y avait encore une telle expo " ethnonologique " à Bruxelles ? Si rapprochée des indépendances ? Je pensais que ce genre de manifestations s'étaient arrêtés avec la seconde guerre.

    Et je constate qu'on ne peut plus liker ?

    Dans l'attente du aprochain article,

     

    bien cordialement,   pk

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