• Qui sème le vent, Marieke Lucas Rijneveld, traduit du néerlandais par Daniel Cunin (Buchet-Chastel)

    www.pinterest.frCe n’est pas un roman rural, et, bien que ça se passe dans une ferme, la nature en tant que telle est étrangement absente. Ce n’est pas non plus vraiment un roman d’éducation, même si l’héroïne-narratrice se trouve au tournant de l’enfance à l’adolescence, et qu’à la fin elle est « presque formée ». Qu’est-ce que c’est ? Quelque chose comme un brutal et exubérant chant funèbre.

     

    « Pourquoi n’y a-t-il personne pour faire un pli en moi ?... »

     

    L’héroïne-narratrice, c’est Parka. On la surnomme ainsi car elle ne quitte plus sa parka, quels que soient la saison et le temps, depuis que son frère Matthies, parti patiner sur un lac gelé, s’y est noyé. Voilà toute l’histoire : le livre montre, plutôt qu’il ne raconte, les répercussions de cette mort sur les survivants, Parka, donc, ses parents, son frère plus âgé, Obbe, Hanna, sa sœur plus jeune. Pas de véritable intrigue. Comment y en aurait-il une, quand le problème, pour ces personnages, est justement l’impossibilité d’avancer ? Tous restent figés sur une frontière invisible. « J’ai oublié de corner la page où je me suis arrêtée », constate Parka, interrompue dans une lecture. Et d’ajouter : « Pourquoi n’y a-t-il personne pour faire un pli en moi qui me permettrait de trouver ma place et de reprendre ma propre histoire, là où elle est restée en suspens ? »

     

    Chacun s’arrange comme il peut avec ce décès qui ne passe pas et dont personne ne dit jamais un mot. Parka a son « imagination débordante » et ses fantasmes, la plupart du temps violents et macabres. Les trois enfants s’inventent des missions et des rituels : « Je nous ai baptisés les Rois mages : un jour, nous retrouverons notre frère, même s’il nous faudra pour cela, chargés de cadeaux, faire de longs voyages ». En attendant, on multiplie les expériences, dans un remake, en plus brutal, de Jeux interdits. Des crapauds, un hamster, un coq sont sacrifiés, le meurtre entre frère et sœurs est frôlé à une ou deux reprises. « De même que Dieu a demandé à Abraham de sacrifier Isaac avant de Se contenter d’un animal, de même il nous faut faire diverses tentatives pour rencontrer la mort avant que Dieu ne soit satisfait et nous laisse en paix », commente Parka, après avoir aidé son frère à introduire « entre les fesses de Belle », sa camarade de classe, le pistolet utilisé pour inséminer les vaches.

     

    « Une plaie n’est jamais un phénomène naturel »

     

    Car dans ce monde protestant et rigoriste, tout se lit à la lumière de la Bible, l’extermination des deux cents vaches du cheptel, ravagé par la fièvre aphteuse, sera immédiatement assimilée à « l’une des dix plaies [d’Égypte], sachant qu’une plaie, dans notre coin, n’est jamais un phénomène naturel ». Et tout s’inscrit dans le corps, dont les fonctions tiennent une place essentielle. « Je découvre de plus en plus de soucis en moi », dit Parka, « ils me tiennent éveillée la nuit, j’ai l’impression qu’ils grossissent ». En parallèle, d’autres matières s’accumulent dans ses entrailles, qu’elles se refusent à quitter, si bien que son père doit, de son propre doigt, enduire régulièrement certain orifice de « savon vert ».

     

    Le jour de la mort de Matthies, Parka avait demandé à Dieu de prendre son frère plutôt que son lapin, qu’elle craignait de trouver dans la casserole le soir de Noël. Est-ce l’aveu de cette prière impie qui ne veut pas sortir ? Ou cherche-t-elle à fermer son corps au monde, au temps qui passe et aux changements qu’il apporte ? « Je n’ai aucune envie d’avoir des nichons », déclare-t-elle. « Je n’ai pas non plus envie du moindre garçon, uniquement de moi-même ». De fait, elle ne dédaigne pas « d’écraser [son] entrecuisse sur les fesses duveteuses de [son] ours [en peluche] ». Ce qui ne l’empêche pas de jouer à « l’homme » et à la « p’tite dame » avec sa sœur.

     

    Le livre de Marieke Lucas Rijneveld repose en grande partie sur la superposition de deux culpabilités, qui donne aux prémices de l’adolescence la saveur tragique du deuil. Cela ne veut pas dire que ce texte foisonnant et spectaculairement inventif manque d’humour. Au contraire. Qui s’en étonnerait ? On sait qu’il fait avec la mort assez bon ménage… Et on ne peut s’empêcher de songer à Brueghel, à toute une tradition flamande, où la kermesse n’est jamais loin du cimetière, et où jouissance et trépas se côtoient sur les limites corporelles transgressées. Est-ce cette tradition qui imprègne le premier roman si moderne de la jeune auteure, « célèbre », nous dit-on, « pour ses recueils de poésie » ? « Prodige des lettres néerlandaises », ajoute sans barguigner la quatrième de couverture. En tout cas, dores et déjà, authentique écrivaine de la chair et de ses tourments.

     

    P. A.


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