• Patrick Boman, aimez-vous parler de vos livres ?

    Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Patrick Boman ne dédaigne pas l’imaginaire. Voir, entre autres, sa série policière mettant en scène l’inspecteur Peabody, parue chez divers éditeurs, dont Picquier, entre 2000 et 2012. Mais c’est surtout comme écrivain voyageur que cet auteur prolifique (plus de trente titres à son actif) s’est fait connaître. Un voyageur qui met son moi entre parenthèses pour s’ouvrir plus largement aux lieux qu’il évoque, dans des récits où l’intérêt pour la dimension socio-historique se mêle au sens aigu, voire poétique, des objets et des lieux. C’est cette méthode qu’il applique aux pays lointains (Thé de bœuf, radis de cheval, récit d’un tour du monde paru au Serpent à Plumes en 1999) ou moins lointains (Trieste en sa lumière, Gingko, 2017, voir ICI), parfois même tout proches (Cœur d’acier, Paysages d’hiver en Champagne-Lorraine, Arléa, 2011).

     

    Pour en savoir plus sur l’homme et son œuvre, on peut lire ou relire l’entretien qu’il a accordé à ce blog.

     

     

    photo Léa Boman

     

     

    « Parlez-moi d’moi, y a qu’ ça qui m’intéresse »…

     

    … comme disait une chanson de Guy Béart. Car seuls les plus grands tartufes de la gent écrivassière prétendraient ne pas prendre plaisir à parler de leurs livres. Leur ego souffreteux, trop souvent malmené par leurs ventes médiocres, la perfidie mielleuse et la pingrerie étonnante trop fréquentes chez leurs éditeurs, le désintérêt croissant de lecteurs en nombre toujours décroissant, et les langues de pute acérées de leurs confrères et consœurs, ne peut que s’en trouver chatouillé, titillé, brossé dans le bon sens, massé, parfumé, oint, bref cette auto-évocation ne peut qu’apporter…

    … ce que le Psaume cxxxiii  nomme de l’huile sur nos barbes ! Tapis rouge ! Une limousine nous attend à l’aéroport pour nous déposer dans un quatre-étoiles (à rebours des bouges que nous fréquentons d’ordinaire), dans l’hypothèse maximale nous siégeons en gloire sous le grand bouddha d’un musée d’ethnologie, nous piapiatons doctement, apportons des réponses pleines de sel à des questions d’une pertinence remarquable, évoquons avec un demi-sourire ému des anecdotes qui nourrirent l’Œuvre, affectons une modestie aux antipodes de la boursouflure à proprement parler abjecte caractérisant notre moi le mieux caché, bref nous jouissons de ce quart d’heure warholien… tout en matant en douce les appas de l’attachée de presse et en attendant avec une impatience bien dissimulée l’heure du premier verre.

    Pourtant, comme toutes choses en ce monde, ce « Parlez-moi d’moi » qui nous ravit est ambivalent au plus haut point. Car, a contrario, la séance peut tourner au vinaigre, et là, l’huile sur les barbes laisse place à « Enveloppons-nous de sacs et couvrons-nous de cendre […] en poussant avec force des cris amers » (Esther, iv, 1), et lacérons-nous les nichons pour faire bonne mesure. Le ou la journaliste qui vous interroge n’a sûrement pas lu le livre, au mieux l’a feuilleté « d’un derrière distrait », ne sait pas du tout de quoi il est question et s’en contrefout royalement, de toute façon est d’une ignorance crasse et « prend Le Pirée pour un homme ». Il ou elle vous posera, en jetant des coups d’œil en coin à sa montre, des questions ineptes auxquelles vous ne pourrez qu’apporter des réponses de même farine, et vous anticiperez l’ampleur de la catastrophe que représentera l’article à paraître. Si la scène se déroule « sur » (halte au « surisme » ! « Mais c’est un autre débat ») un Salon, gageons que l’accès à votre stand sera bloqué par la file d’attente s’allongeant devant un écrivain à succès, qu’à portée d’oreilles un plumitif ou un commercial bonimenteront de façon insupportable, que les rares badauds palperont votre Ouvrââge d’un air dégoûté avant de le reposer en feignant de ne pas vous voir, que les bretzels seront mous et que le vin sera tiré d’un cubi dont un clochard ne voudrait pas. D’ailleurs un vent glacial parcourra les travées et on éteindra les lumières.

     

    Patrick Boman

     

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  • Commentaires

    4
    isabelle
    Dimanche 5 Septembre à 17:11

    Humour vache et autodérision de bon aloi, c'est du Boman de la première à la dernière ligne. J'adore !

      • Lundi 6 Septembre à 08:29

        On reconnaît en effet la patte du maître...

    3
    Aain Blo
    Samedi 4 Septembre à 16:51

    Hilarant ! J'adore ce texte...

      • Samedi 4 Septembre à 18:03

        Oui, c'est tout simple, très drôle... et au fond assez vrai !

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