• Okuribi (Renvoyer les morts), Hiroki Takahashi, traduit du japonais par Miyako Slocombe (Belfond)

    www.zoom-nature.frÉtrangeté. C’est le mot qui s’impose à la lecture de ce texte au charme vénéneux, où rien ne se passe comme « ça devrait ».

     

    Hiroki Takahashi, dont ce deuxième roman a obtenu le prix Akutagawa, prestigieux, paraît-il, est musicien dans un groupe de rock mais aussi enseignant. Rien de surprenant à ce qu’il prenne pour héros des adolescents, en troisième et dernière année de l’équivalent japonais du collège. Le père d’Ayumu, qui travaille « dans une société de commerce », est sans cesse muté. Après un an et demi à Tôkyô, avant d’y retourner définitivement, il doit aller faire un peu de purgatoire dans un coin perdu du Nord. Le jeune garçon y découvre la vie à la campagne, des coutumes et des croyances surgies d’un passé immémorial et, globalement, inquiétant, ainsi que les façons rustiques, voire rudes de ses nouveaux condisciples.

     

    Adolescence ?

     

    Ceux-ci passent le plus clair de leur temps, après les cours, à se livrer à des jeux bizarres et cruels. Akira, chef de meute apparent, qui a choisi Ayumu comme délégué adjoint et peut-être comme ami, prend pour souffre-douleur le superficiellement paisible Minoru. Sous les yeux distraits d’adultes tous inconsistants et lointains, parents compris, Ayumu, visiteur en transit, confronté à la brutalité sophistiquée de ses camarades, est perplexe et ne se décide pas à intervenir. Pas de montée véritable de la violence : la fin apocalyptique contraste abruptement avec ce qui la précède et qui, cependant, l’annonçait.

     

    Ce qui précède… Le récit de peu d’événements, mené d’une écriture lisse, presque froide, mettant en scène des personnages eux-mêmes dans un état, dirait-on, de semi-anesthésie. Ayumu, dont on adopte le point de vue, est-il en train de vivre les tourments de l’adolescence ? S’il ressent occasionnellement une « petite satisfaction » à constater qu’il « pren[d] part à [des] événement[s] banal[s] » entre garçons de son âge, son père s’étonne qu’il semble ne pas connaître la célèbre « crise » associée traditionnellement à l’âge en question. Le garçon réplique : « Un de mes profs (…) a dit que, maintenant, il n’y a que la moitié des enfants qui font une crise d’adolescence ».

     

    « Confuses paroles »

     

    En tout cas, pas de révolte chez ce héros toujours à distance de ses propres pensées, sans doute prudemment refoulées et dont il s’étonne lorsqu’elles surgissent. Il porte plutôt une attention extrême à ses sensations, elles-mêmes souvent déconcertantes : « Il avait l’impression que ses joues, sa nuque et ses bras nus se teintaient de la couleur de ce vent du soir (…). Les montagnes cramoisies, les insectes d’été (…), le coassement des grenouilles, l’odeur de la terre et de la boue faisaient naître cette illusion en lui. Ou peut-être, en tant qu’étranger, était-il sensible à quelque chose que recelait le vent ».

     

    Le vrai sujet, dans ce roman non d’éducation mais d’initiation, est peut-être à chercher de ce côté-là : celui de l’énigme du monde. Une énigme révélée par la confrontation à un monde particulier et, de fait, spécialement étrange. L’ancien s’y mêle au nouveau, stations-service ou bâtiments scolaires voisinent avec des bains publics et des maisonnettes au toit de chaume sorties tout droit de contes, des jeunes gens amateurs de vedettes actuelles se livrent à des rituels surgis d’un très obscur passé. La nature, comme dans le poème, parle une langue incompréhensible. On la sent parsemée de signes, dont le caractère énigmatique est accentué par le style, paratactique et factuel, si l’on en croit la très belle traduction de Miyako Slocombe : « Au niveau du carrefour se dressait un poteau télégraphique taillé dans un cèdre. À mi-hauteur, un capricorne moucheté s’agitait à droite et à gauche, sans qu’on sache pourquoi ».

     

    Ailleurs, c’est une cigale, un scarabée, d’autres insectes encore qui semblent porteurs d’une signification cachée. Les paysages tout entiers paraissent un autre discours, doublant celui des personnages comme celui de l’auteur lui-même, et véhiculant une vérité qui leur échappe. Couleurs, lumière, oscillation des feuilles de riz dans le vent jouent un grand rôle. Et toute l’action se déroule au pied de « la montagne de la Forêt-Noire », qui étend son « ombre de jais ».

     

    Tout cela suscite un bien séduisant malaise, proche de la fascination où plongent parfois certaines musiques. Ce n’est pas un roman sur l’adolescence. L’adolescent de l’histoire n’est là que parce qu’il est à l’âge des découvertes. Le vrai sujet, c’est ce qu’il découvre : la beauté-cruauté des choses. Le roman d’Hiroki Takahashi la fait voir de la seule manière possible : en l’effleurant.

     

    P. A.


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