• Le Désarroi de l’élève Wittgenstein, Antoine Billot (Arléa)

    robertbranche.blogspot.comLisant, en 2017, L'Année prochaine à New York (Arléa), remarquable récit sur les années de formation du jeune Dylan, j’avais cru reconnaître en Antoine Billot un spécialiste du roman biographique. En effet, à côté des personnages de fiction (Monsieur Bovary, Gallimard, 2006, Portrait de Lorenzaccio en milicien, Gallimard, 2010), notre homme s’est attaqué à Barrès (Maurice Barrès ou la volupté des larmes, Gallimard, 2013), à Blum (Otage de marque, Gallimard, 2016), à Dylan, donc.

     

    Et, aujourd’hui : Wittgenstein. Oui, Ludwig, 1889-1951, l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, rien de moins. Sauf que ce n’est pas tout à fait aujourd’hui. Le Désarroi de l’élève Wittgenstein est paru en 2003, chez Gallimard, dans la collection « L’un et l’autre », dirigée par J. B. Pontalis. C’est même le premier livre de Billot, qu’Arléa republie aujourd’hui, dans sa collection de poche. Décision qu’on pourrait juger courageuse, comme pouvait sembler courageux le choix originel, par l’auteur, en guise de héros, d’un philosophe réputé pour le moins peu facile. Rassurez-vous, cependant, pas vraiment besoin de l’avoir lu pour lire l’histoire de ses désarrois — j’en suis, je l’avoue, une preuve vivante.

     

    En remontant le fleuve de la mémoire…

     

    Cela dit, les faits réels sont bien connus, et depuis longtemps. Fils d’un juif converti au protestantisme, lui-même catholique, comme sa mère, issu d’une famille viennoise très cultivée et très riche, Wittgenstein fréquente, au début du XXe siècle, la Realschule de Linz. Il y a pour condisciple, en 1904, Adolph Hitler. Tous deux sont âgés de quinze ans. En témoignent une photo de classe, sans doute une phrase dans Mein Kampf, peut-être une autre dans un discours prononcé par le Führer à Linz, précisément, lors de l’Anschluss. En 1998, un certain Kimberley Cornish consacre à l’anecdote un ouvrage apparemment un peu fumeux, The Jew of Linz (Wittgenstein contre Hitler, PUF, 1998). Il y fait de Wittgenstein la cause involontaire de l’antisémitisme de Hitler (donc, indirectement, de la Shoah) — puis, pour faire bonne mesure, il en fait aussi le sergent-recruteur, pour le compte de l’URSS, des fameux espions de Cambridge.

     

    Le livre de Billot, quant à lui, s’affiche clairement comme fiction. Et quelle fiction. Le jeune Nathan a été contacté par Lutz, ancien codétenu de feu son père à Auschwitz, et chef de la société secrète des Häftlinge (on sait que les nazis désignaient ainsi les déportés). Ceux-ci se sont donné pour mission de reconstituer une « mémoire exhaustive de la Shoah ». Pour cela, il faut « que les rescapés remontent le fleuve maudit pour empêcher que la vérité ne s’échappe de son lit naturel ». Et si le fleuve prend sa source à Linz en 1904…

     

    Europe centrale et crème anglaise

     

    Voilà Nathan chargé d’approcher le philosophe, mourant, réfugié à Cambridge chez son médecin, et de lui faire avouer ce qui s’est vraiment passé jadis entre lui et Hitler. Pourquoi Nathan ? Son charme et sa jeunesse, auxquels Wittgenstein ne restera peut-être pas insensible, et sa connaissance parfaite du Tractatus. Il n’y a rien compris, mais le sait par cœur, l’ayant appris pour jouer au jeu de « l’Adresse », que son père inventa jadis au camp : « Il s’agissait de connaître un livre dans le détail au point qu’en réponse à une suggestion du joueur adverse (…) le joueur interrogé soit toujours capable de "localiser" la référence proposée ».

     

    Ça fait beaucoup. Wittgenstein, Hitler, Auschwitz, l’atmosphère policière (Grande-Bretagne oblige), les puzzles divers, les rébus (Billot, économiste et universitaire à ses heures, est spécialiste de la théorie des jeux), la question de la vérité vue par le penseur viennois — « Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire », ou le montrer ; « Le réel, c’est un peu de vérité avec du doute autour » —, un rien de Törless par là-dessus… On avance en proie à une légère impression de trop-plein. Avec, disons-le, un certain malaise à voir la Shoah constituer une pièce dans ce jeu de patience. Et un malaise encore plus grand à voir la mémoire indispensable de l’événement transformée en manie pour secte d’illuminés. Et malgré tout…

     

    Malgré tout, on se laisse séduire par l’hôtel britannique et pourtant kafkaïen, peuplé de personnages si Mitteleuropa, telle la jeune Rachel, avec son corset, « façon de coque épaisse lui enserrant le tronc des épaules aux reins ». On se laisse empoigner par les passages narratifs, par le portrait assez saisissant de Wittgenstein à la veille du trépas, par le portrait inattendu de Hitler jeune. On s’achemine, en une montée sinueuse, vers le moment crucial et très théâtral de l’aveu tant attendu. Tout le livre pourrait se lire selon cet angle dramatique, dont se contenterait peut-être le cinéma.

     

    Mais Billot, et c’est encore à son crédit, ne s’en contente pas. Wittgenstein, qui paraît s’être pris d’amitié pour Nathan, s’efforce de lui montrer la vérité. Devant son incompréhension, il se résout à la lui dire. Peut-on cependant se fier au langage, et à son récit ? « Dès que la vérité semblait parvenir enfin à s’y lover en ronronnant (…), un nouvel élément brisait l’harmonie fragile »… Nathan s’est peut-être laissé manipuler, comme lui-même, censé manipuler Wittgenstein, était manipulé par les Häftlinge, manipulés peut-être à leur tour par le philosophe… Ou par leur conception trop absolue du vrai ? Car, décidément, « le doute nimbe la vérité d’un acte à la manière d’une crème anglaise sur un brownie ».

     

    P. A.


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