• Là où chantent les écrevisses, Delia Owens, traduit de l’anglais par Marc Amfreville (Seuil)

    frenchyauxetatsunis.blogspot.comOn le voit partout. Sa couverture ornée d’une belle photo de héron bleu trône en tête des bacs et autres gondoles. Et il est réjouissant de penser qu’il y a, parmi les lecteurs d’aujourd’hui, tant d’âmes pures susceptibles de se passionner pour ce « roman à la beauté tragique », « hymne sublime à la nature et à la solitude » (la presse américaine, citée dans la quatrième de couverture), et pour son « héroïne inoubliable » (le bandeau). Bientôt, d’ailleurs, les spectateurs vont suivre, puisqu’une adaptation cinématographique est en cours.

     

    « Crabes fantômes » et « individus non répertoriés »

     

    Il est vrai que ce gros roman américain a tout pour plaire. D’abord, c’est un gros roman américain : 500 pages. Dans la catégorie GRA (gros roman américain), il existe une sous-catégorie bien représentée, celle des émules de Mark Twain. On trouve là le Sud (des États-Unis), l’enfance, la nature. Celle-ci est spécialement et particulièrement présente ici, Delia Owens, dont c’est le premier roman, étant biologiste et spécialiste en zoologie. Sur les côtes de la Caroline du Nord s’étendent de vastes marais, « région ingrate » où pourtant « des strates de vie — crabes fantômes tarabiscotés, écrevisses claudiquant dans la boue, gibier d’eau, poissons, crevettes, huîtres, cerfs replets et oies dodues — se pres[sent] sur la terre et dans l’eau ». Toutes sortes d’«individus non répertoriés » y ont trouvé refuge. Par exemple, Pa et Ma, avec leurs cinq enfants, dont la plus jeune, Kya, a six ans en 1952. Pa est alcoolique et brutal, depuis la ruine de sa famille et sa propre participation à la Seconde Guerre mondiale. L’histoire de sa déchéance, à peine esquissée, serait un autre roman possible, mais on n’est pas dans ce livre-là.

     

    Ma finit par fuir la cabane isolée dont son époux a fait un enfer domestique. Quatre de ses enfants suivront vite son exemple, puis Pa à son tour s’évanouira dans la nature. Kya reste seule dans cet endroit « où chantent les écrevisses » (= le bout du monde) et y grandit. « Le marais devi[ent] sa mère ».

     

    Entre l’ange et l’ordure

     

    Elle grandit. C’est un peu dommage, les pages consacrées à l’enfance de l’héroïne étant les plus lumineuses et les plus réussies. Mais, que voulez-vous, le temps fuit. Un premier garçon, Tate, ange comme on en croise rarement, lui apprend à lire, à compter, et la voilà bientôt plongée dans les « Principes de chimie organique de Geissman » ou la « Zoologie des invertébrés de Jones ». Elle peint les animaux des marais, les décrit, dans des ouvrages vite publiés, tout en rédigeant de temps à autre des poèmes, souvent cités, hélas. Un second garçon, Chase, ordure comme on en voit trop, prend sa virginité et se joue d’elle. Mais il finira fracassé au pied d’une tour de guet, bien fait pour lui.

     

    En alternance avec la vie de Kya entre 1952 et 1970, d’autres chapitres retracent le déroulement paresseux, en 1969, de l’enquête faisant suite à la mort du triste individu mentionné plus haut. Les deux lignes narratives convergent, puis se rejoignent pour le procès fait à Kya, première suspecte. Bon récit judiciaire, suspense, on ne peut pas s’empêcher d’avoir peur, surtout si on est, comme moi, une âme pure. Ensuite c’est le dénouement, et la chute, vraiment inattendue, qui pourrait conférer rétrospectivement une dimension plus salutairement cruelle à tout ce qui précède.

     

    À boire et à manger

     

    Le point fort de ce qui précède est cependant surtout qu’il ne s’y passe pas grand-chose. La nature, entre mer et marais, est la véritable héroïne, et les considérations sur l’instinct animal (on ne se refait pas) ne suffisent pas à amoindrir la beauté des passages qui lui sont consacrés. Tantôt accueillante et maternelle, tantôt rude, elle est le seul personnage à ne pas être tout-bon ou tout-méchant. Les gestes quotidiens, le passage lent du temps, la confiance mise par le roman dans ces éléments peu dramatiques sont d’autres atouts incontestables.

     

    Inconvénient de ces avantages : c’est très répétitif. Et complètement invraisemblable, bien sûr, mais là n’est pas vraiment le problème. Encore une fois, ce livre, qui, plus court, aurait pu faire un beau roman pour la jeunesse, est à lire avec un cœur d’enfant. Ce qu’on se contenterait très volontiers de faire, si on n’était pas gêné par le sentiment d’y trouver vraiment tout ce qu’il faut : l’écologie, le féminisme, la défense de l’enfance maltraitée, l’antiracisme… Voilà un ouvrage qui, c’est sûr, ne fera de peine à personne, ne mettra personne mal à l’aise. Vous me direz : c’est si reposant, par les temps qui courent… Oui. Presque trop.

     

    P. A.


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