• La Costumière, Patrick McGrath, traduit de l’anglais par Jocelyn Dupont (Actes Sud)

    aurorartandsoul.frIl ne faudrait pas l’oublier : l’Angleterre est aussi une des patries du théâtre. Rien d’étonnant à ce que le roman britannique témoigne souvent des affinités entre une nation et un genre sur les frontières duquel il joue volontiers à s’aventurer. Exemples récents recensés sur ce blog : le sombre et savant Bal des ombres, de Joseph O’Connor (Rivages, 2020, voir ici), le charmant Summer Mélodie, de David Nicholls (Belfond, 2020, voir ici).

     

    Rien de charmant dans le roman de Patrick McGrath, auteur, notamment, de Spider (Calmann-Lévy, 2002), qui fut porté à l’écran par David Cronenberg l’année de la traduction. Ceux qui ont lu ou vu ne s’étonneront pas d’apprendre qu’avec La Costumière aussi on est loin des années 1970, des amours d’adolescence et de leur musique estivale… Joan est la meilleure costumière de théâtre à Londres. Elle vient de perdre son mari, Gricey, acteur fameux. Il est tombé dans l’escalier. Sa veuve suspecte un peu Julius, l’époux de leur fille, Vera, actrice également, de l’avoir poussé, mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que Joan se met à entendre, voire à voir feu son mari. Puis qu’elle croit le retrouver en Frank Stone, le jeune acteur qui l’a remplacé au pied levé dans La Nuit des rois, et qui le remplacera vite dans son lit aussi.

     

    Ville en ruine et spectre irrité

     

    Frank Stone, ou plutôt Franz Stein. Car on est en 1947 : « du smog, des ruines, de la nourriture infecte, des vêtements troués, des cratères de bombe »… Et des réfugiés échappés quelques années plus tôt du piège nazi, comme Frank, sa mère, ou Gustl Harzfeld, une artiste juive sauvée par Julius. Ce qui n’empêche pas les fascistes britanniques, emprisonnés pendant la guerre, d’être de retour dans les rues. Quand Joan trouve un insigne au revers d’un manteau de Gricey, le choc est d’autant plus grand qu’elle aussi est juive. Elle rejoint Julius et Gustl, qui, avec d’autres, travaillent à infiltrer et à combattre les « Chemises noires ». Une manière de régler ses comptes avec le fantôme.

     

    Parallèlement à ce fil politico-historique, le fil fantastique-dramatique court en effet toujours… Joan donne à Frank les vêtements de Gricey. Celui-ci est fâché et fait bien du bruit dans la penderie. Mais la veuve, dans les bras de son jeune amant, reprend vie. Jusqu’à ce qu’il soit engagé pour jouer dans la pièce où Vera doit tenir la vedette, et qu’un hasard lui permette d’accéder au premier rôle masculin. Ça rapproche… Abandonnée, seule entre son revenant et sa bouteille de gin, Joan glisse doucement vers la folie, et le roman vers une fin tragique.

     

    Je sais, vous trouvez cet aperçu un peu tortueux, c’est normal, mais il ne faudrait pas incriminer le récit de Patrick McGrath. S’il est difficile à résumer, c’est que, parfaitement clair, il reste cependant étrangement insaisissable, et fait naître un curieux mélange de plaisir et de trouble. Pourquoi ? Bien sûr, il y a l’ambiance, celle de l’époque et de la ville. « Obscurité », « manteau de brouillard », « arbres nus », une Londres lugubre est plongée dans un « hiver affreux », « dont on ne [voit] pas la fin ». « Rais de lumière », « murs éventrés », « toits manquants »…, tout est là pour créer des impressions d’autant plus inquiétantes que toujours à la limite du réalisme et du surnaturel.

     

    Tout est théâtre

     

    Un monde d’illusions ? Frank et Vera jouent dans La Duchesse d’Amalfi, de John Webster (1580-1624), tragédie élisabéthaine pleine de sang et de vengeance. Dans ce genre de théâtre, les fantômes sont fréquents. Et, ici, il y en a partout : Gricey, mais aussi tous ceux de la guerre. Ajoutons que le roman est sans cesse commenté par « les dames du chœur », véritables narratrices, qui n’hésitent pas à interpeller l’héroïne sur le ton du papotage entre copines (« Enfin, très chère, une jeune veuve a-t-elle le droit d’être aussi pathétique ? »). Comme elles, tous les personnages sont gens de théâtre, sauf les fascistes, mais eux aussi, dans leurs uniformes d’opérette, sont costumés. Bref, on pourrait croire qu’on va retrouver le classique duo scène/vie, réalité/illusion, avec toutes les permutations et les virevoltes auxquelles tant d’autres œuvres nous ont accoutumés.

     

    Mais non. Car, pour que joue l’opposition illusion/réalité, encore faut-il qu’il y ait de la réalité quelque part. Ici, tout est théâtre. Gricey, vivant, cachait ce qu’il était vraiment ; mort, il joue le rôle du spectre. Julius feint l’antisémitisme pour se glisser parmi les fascistes. Frank se demande « quelle comédie il [est] (…) en train de jouer, amant de Vera le jour, et de sa mère la nuit ». Joan elle-même, pour assister incognito à une représentation de la pièce où joue sa fille, « se fai[t] passer pour une petite vieille ». Les « Chemises noires » singent les nazis parmi les figurants blafards des rues londoniennes, et toute l’histoire ressemble à la pièce de Webster résumée par Vera : « Des relents d’inceste et une folie généralisée ».

     

    Singulière fascination que celle qu’on éprouve à entrer dans ce théâtre sans extérieur, dans ce monde où la fiction donne forme au réel au point de le faire disparaître. Elle pourrait devenir légèrement angoissante… Car les Dames nous rappellent au passage « la loi du masque » : « chez l’acteur (…), le sentiment du moi peut s’étioler jusqu’à l’incohérence la plus totale ». Et si tout le monde est acteur… Patrick McGrath fait mieux que de reformuler une telle loi. Il la fait jouer devant nous, avec une rigueur impeccable. Et il réussit, et comment ! à nous entraîner dans son jeu.

     

    P. A.

     

    Illustration : Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781


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