• Des nouvelles de Belgique

    La remarquable collection Espace Nord, gérée par les Impressions Nouvelles, est consacrée au patrimoine littéraire belge francophone. J’en ai déjà parlé à plusieurs reprises, voir ici. En ce début d’année, elle republie deux romans assez différents et, en même temps, assez semblables ­— ne serait-ce que par la réflexion qu’ils peuvent susciter quant à l’action corrosive du temps sur certaines œuvres.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    L’Employé, de Jacques Sternberg, est paru en 1958 aux éditions de Minuit. L’auteur est un de ceux que l’on dit prolifiques : 1 500 contes, notamment, se rattachant pour la plupart à la science-fiction ou au fantastique. Et des romans, du théâtre, des essais, des scénarios (dont celui du film d’Alain Resnais Je t’aime, je t’aime)…

     

    Tout le récit s’inscrit ici entre le moment où son narrateur, sur le seuil du bureau dans lequel il est « employé », constatant qu’il est dix heures cinq, « hésit[e] un instant »… et, 160 pages plus loin, celui où, à dix heures six, il se décide à entrer et à faire face à son chef. Entre-temps, tourbillon de fantasmes, flot d’univers délirants, déformations multiples du temps et de l’espace. Sur un ton qui opte franchement pour la loufoquerie pince-sans-rire : « J’avais eu la chance de naître de parents aisés, mais trivipares. Ma mère était une nymphomane célèbre ».

     

    « Baroque », dit la postface de Jacques Carion. Mais on pense surtout aux surréalistes, qui faisaient ça dès les années 1920… Une curiosité.

     

    Avec Julie ou la dissolution, de Marcel Moreau (première parution en 1971, chez Christian Bourgois), autre époque et autre atmosphère. « Le texte, sans en représenter directement les événements, se révèle complètement imprégné de certains des idéaux phares de Mai 68 », souligne Corentin Lahouste dans la postface. L’auteur, tout aussi productif que le précédent, était correcteur, comme son héros, Hasch, lequel travaille dans une revue scientifique. Arrive une nouvelle dactylo, Julie Malchair (oui). Elle allume les désirs et sème le désordre. D’ailleurs, elle a des livres de Bakounine dans son sac.

     

    On passe du je au il en cours de récit, sans doute pour suggérer la sortie de soi et l’excès. Hasch a avec Julie une espèce de liaison, qui se passe surtout dans les bistrots, où, occasionnellement, il se met à « pétrir son sexe » (« Les jambes écartées, elle semblait sécréter partout, de la tête aux pieds, une humeur de folie et d’hyène »). En parallèle, la compagne habituelle du correcteur se meurt. Et on revient régulièrement au bureau, où tout se délite, par la simple présence de « Julie » et de « son corps porté sur l’intempestif ». Jusqu’à l’orgie finale, sous les effets conjugués du vin et du hasch (tiens).

     

    Le héros se sent « arraché violemment à un sol stérile et jeté corps et âme dans le mouvement morbide de l’abandon et de la fuite ». La ville le serre contre elle et l’« introduit entre ses cuisses ». Même si la phrase évoque parfois Breton, c’est surtout, évidemment, à Georges Bataille que l’on songe. Là aussi, quelques années après.

    photo Pierre Ahnne

    Après un numéro, en 2020, intitulé Diaristes suisses (voir ici) la revue Les Moments littéraires, ce premier semestre, consacre son numéro 45 aux Diaristes belges.

     

    L’occasion de découvrir de nombreux auteurs, ou d’autres facettes d’auteurs déjà connus. Et l’occasion aussi de constater, une fois de plus, le caractère protéiforme et problématique de ce qu’il est convenu d’appeler journal intime. En introduction, Marc Quaghebeur s’efforce avec sagacité de classer les dix-neuf extraits proposés, dans des catégories nécessairement mouvantes. Il y a les textes inscrits dans l’Histoire et ceux qui restent proches de la vie quotidienne. Ceux qui flirtent avec la fiction ou l’autofiction. Ceux qui ne sont pas des textes, mais des recueils d’images, comme les photographies d’Anne De Gelas ou les cahiers de moleskine du plasticien Paul Mahoux.

     

    Il y a, bien sûr, les écrits en rapport direct avec l’œuvre en général ou la création en cours. Tels ceux de Maeterlinck, d’Henry Bauchau, ou de Luc Dardenne réfléchissant, en 2014, au film La Fille inconnue, qui devait sortir sur les écrans en 2016 : « Si notre langage est celui des plans-séquences, pourquoi le refuser ? (…) Le choix en art n’est pas étranger à une nécessité, un destin. L’artiste n’est pas au restaurant, devant une carte de menu sur laquelle il pourrait choisir de manger ceci plutôt que cela ».

     

    Et puis, bien sûr, d’autres journaux sont une tentative pour se saisir ou se ressaisir de soi dans des moments de crise : « prendre un cahier pour [se] tenir accroché à la rive », comme l’écrit Stéphane Lambert, sous le double effet du confinement et du choc provoqué en lui par l’affaire Matzneff. Et qui nous donne au passage une formule résumant certes toute une part de son œuvre, mais peut-être valable aussi pour le genre autobiographique dans son ensemble : « Je prends appui sur ma personne pour me rapprocher au plus près de ce que c’est d’être un vivant ».

     

    P. A.


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