• Au Poiss’ d’or, Alec Scouffi (Séguier)

    milongaophelia.wordpress.comSéguier, « éditeur de curiosités », publie en ce printemps un roman bien curieux. Résumons-nous… L’auteur : Alexandre Scouffos, Grec né en 1886 dans une riche famille d’Alexandrie ; vit entre cette ville et Paris, cultive des amitiés littéraires dans l’une et dans l’autre ; publie des vers symbolistes, des romans, du théâtre, et chante (baryton) à l’Opéra de Paris, dans divers rôles ; en 1929, fait paraître cette mise en roman d’une pièce montée la même années au Théâtre de la Renaissance (trois représentations, puis interdiction préfectorale). Meurt en 1932, assassiné à son domicile de la rue de Rome. Modiano en fera l’un des personnages de Rue des boutiques obscures.

     

    Notes et croquis

     

    Passons, si j’ose dire, au roman proprement dit. P’tit Pierre, alias Chouchou, s’ennuie, à Saint-Germain-en-Laye, dans la pâtisserie de son beau-père. Il vole dans la caisse la recette du soir de Noël, et le voilà parti pour Paris, en attendant mieux. Sauf qu’il restera à Pigalle, où, sous la houlette d’un nommé Julot, il s’installe à l’hôtel du Poisson d’or, « que les clients désign[ent] vulgairement comme le Poiss’ d’or » — un poisse étant un garçon dans le genre de Chouchou et vivant, comme lui, de passes, dans un hôtel du même genre que celui-là. Plus tard, ce seront le Bois, les établissements de bains, la rue de Lappe. La prison, aussi, et la tuberculose. On abandonne le héros à la veille d’un trépas probable — la maladie ou, peut-être, la guillotine. Voilà.

     

    Ce n’est pas du tout ce qu’on pourrait croire. On n’est pas chez Carco (trop explicite), ni chez Genet (pas assez métaphysique). Mais on est bien au-dessus du kitsch d’époque ou du voyeurisme complaisant. Cédric Meletta, dans une préface instructive quoique un peu surécrite, note finement que les premiers mots, « Ce fut une stupeur », annoncent les trois thèmes du stupre, des stupéfiants et de la peur. On les retrouvera tout au long d’une intrigue dont les ambitions documentaires sont évidentes. Ce sont les lieux de l’homosexualité clandestine d’alors qui se succèdent, chacun avec ses mœurs, soigneusement décrites. Et c’est aussi toute une galerie de portraits, qu’on sent croqués sur le motif : Dédé, Bouboule, Gaby, « Bobette ou la Chimère », « Nénesse, qu’on appelle aussi "la belle Otero" », bien d’autres encore.

     

    En quête de l’Absolu

     

    Mais le lecteur de Krafft-Ebing et de Havelock Ellis qu’est aussi Scouffi prend soin de faire intervenir, en marge du monde de la prostitution et de sa clientèle, des figures chargées de penser les pulsions qui l’animent. Ce sont le peintre Maxwell, lequel déclare : « Le sexe n’est qu’un accident de l’individu. Fuyons les apparences », et l’écrivain Pépère, qui révélera à Chouchou, d’ailleurs « indigné », qu’il fait partie de « ceux dont l’âme s’est trompée de forme » (« "J’suis donc un’ femme, moi ?" s’écria-t-il »). Chacun, ici, cherche ce qu’il est vraiment, et Louise, l’amie de Chouchou, comprend, devant la passivité du garçon, « ses véritables instincts », que « ses flancs étroits, sa poitrine effacée, ses bras musclés, sa lèvre duvetée, sa nuque virile et brune » annonçaient déjà.

     

    Tout ça, cependant, ne serait rien sans Chouchou. Avec « sa jolie figure de page », ses cheveux « taillés en paquet de tabac » et sa nuque « rose et grasse, sembl[ant] appeler le baiser ou bien le couperet ». C’est son éducation que le roman nous raconte : « À l’infâme métier, s’illumin[ent] en lui des recoins ignorés de son intelligence ». Celle-ci reste un peu limitée ; il se laisse porter par les impulsions d’un moment, sans trop réfléchir — du reste, son bon cœur le perdra. Mais ce qui fait qu’on s’attache à lui, c’est le tourment mystérieux auquel il est en proie et qui le fait, malgré tout, s’interroger de manière récurrente : qui est-il, en fin de compte, dans ce monde où, au-delà des apparences, ce sont de nouvelles apparences qui se dessinent ?...

     

    Et puis, il faut parler de la touche. Au sens le plus pictural du mot. À lire Scouffi, on se souvient que Paris était, à la fin des années 1930, un des laboratoires de l’art moderne. Il y a ces tableaux hallucinés de la ville, en grands à-plats de couleurs brutales, quand « la lumière crue des globes électriques rutil[e] sur les trottoirs gluants » ou lorsque, au Bois, sous les lumières, « la masse des arbres se décolore et la nuit devient verte ». Il y a les scènes de groupe, dans les boîtes ou les bains, nouvel Enfer de Dante où se forme parfois une « véritable chenille humaine » : « Ces corps de brutes, ces chairs confondues, rivées au même joug, ne formaient plus qu’un seul monstre, myriapode innombrable et fabuleux, qui tentait dans leur multiple étreinte la possession de l’Absolu ».

     

    Rien de moins… Décidément, le roman d’Alec Scouffi est plus qu’une curiosité : c’est une belle surprise.

     

    P. A.


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