• charybde2.wordpress.com« Un aller-retour du mythe à la réalité » : c’est le titre de la postface. Michel Jullien y précise les éléments historiques sur lesquels il se fonde, assez peu documentés pour avoir favorisé beaucoup de fantasmes, de légendes et d’imprécisions. Mais, quand l’auteur parle de « mythe », peut-être renvoie-t-il aussi, en toute immodestie mais non sans bien-fondé, au travail que lui-même accomplit dans cet étrange et très peu romanesque « roman ».

     

    Samovars et sorcières

     

    Des données historiques, donc… Oui, la belle Natalia Fiodorovna Mekline, dont le portrait figure en fin d’ouvrage, a existé. De même que l’escadrille dans laquelle elle s’est illustrée, composée exclusivement de femmes, que les Russes surnommaient « Sœurettes », et l’ennemi allemand « les Sorcières de la nuit ». Neuf cent quatre-vingts missions, sept médailles, l’aviatrice est une des héroïnes de la Grande Guerre patriotique. Oui, il est bien, par ailleurs, en Carélie, près du cercle polaire, une île nommée Valaam. En effet, il semble qu’après la victoire on y exila les nombreux mutilés de guerre qui déparaient les rues d’Union soviétique. « Rappelez-vous comme ils étaient nombreux », écrit Soljenitsyne, « ces mutilés qui grouillaient à ras de terre sur nos marchés, aux portes des cafés et dans les trains de banlieue (…). Rappelez-vous : sans qu’on y prenne garde, en un rien de temps, ils se firent plus rares ». Mais tout cela est si obscur et mal connu que le même parle aussi d’une « île dont on ne sait pas le nom »…

     

    Sur cette base réduite, Michel Jullien construit une histoire qui tient tout entière par la force et l’originalité d’un style seul capable de susciter des visions d’une intensité et d’une puissance passablement saisissantes. Soit deux demi-héros, qui ne se complètent qu’à moitié : Kotik Tchoubine, lequel, avec sa jambe unique, fait figure, parmi les culs-de-jatte qui peuplent Valaam, de « géant filiforme perdu dans une société rabougrie », et Piotr Antonov Sniezinsky, « un samovar des plus ordinaires » (« on les appelle ainsi, courtauds comme l’ustensile, ventrus, une pièce de vaisselle que l’on pose dans un coin »). Une amitié inexplicable et d’autant plus indéfectible les lie, faite de vieux compagnonnage et de beuveries régulières, car l’alcool est ici le grand consolateur.

     

    Entre haut et bas

     

    L’imparfait de répétition domine presque exclusivement le court récit de leurs aventures, en trois parties : 1) rapide mise en place, avec tableau des lieux et portraits des deux personnages ; 2) retour sur les errances, entre Moscou et Leningrad, qui ont précédé leur relégation à Valaam ; 3) l’unique péripétie de leur rapide saga, à savoir une tentative de fuite vers le continent, en profitant du gel hivernal, sur une improbable machine flanquée de deux roues de bicyclette.

     

    Pour aller où ?... Chez Natalia, bien sûr ! Car l’héroïne nationale, ou plutôt sa photo, découpée et conservée précieusement, fait l’objet, de la part des deux amputés, d’un vrai culte : « La chandelle se consumait devant l’icône (…). Les deux plis du papier coupaient l’aviatrice par le nez et l’abdomen, et lorsque en fin de cérémonie Piotr repliait Natalia sous son aisselle, on croyait entendre le bruit des médailles s’entrechoquant dans le numéro de la Komsomolskaïa Pravda ».

     

    Ces personnages rivés au sol rêvent donc de fuite, d’envol (« écharpe et chapka au vent lorsque Natalia les emmènerait dans les nuages »), ou, aussi bien, de natation, l’homme-tronc du duo tentant, soir après soir, de redonner à son compagnon les leçons qu’on lui prodiguait quand il perdit ses jambes (« J’allais savoir nager »). Le texte se maintient dans un assez miraculeux équilibre entre truculence et lyrisme. Loin de tout sentimentalisme, nos « samovars », dits encore « fers à repasser », nous ramènent à Breughel et à l’imaginaire des farces médiévales. Mais il y a leur amitié. Il y a l’été boréal qui les voit « viv[re] la perpétuité d’un après-midi, des heures accomplies, idéales, passées près d’un bosquet, sous un pin bicéphale (…), à se saouler du hoquet des vaguelettes sur la berge, ourlées comme des cicatrices en mouvement ». Il y a, surtout, l’aisance avec laquelle l’auteur nous entraîne dans une vertigineuse rêverie sur le corps et les éléments, qui inverse le haut et le bas, la terre et l’eau, la présence et l’absence — les membres disparus revenant en douleurs et démangeaisons hallucinatoires.

     

    Le monde a été mis sens dessus dessous par la guerre. Ce monde bouleversé, l’écriture singulière et légèrement ostentatoire de Michel Jullien lui donne corps, avec ses longues phrases contournées qui tout à la fois miment le désir d’évasion et dessinent la boucle où le lieu clos l’enferme. L’île, lieu parfait de l’utopie ou, ici, de la contre-utopie — mais allez savoir. En tout cas, on est bel et bien tout près du mythe : Piotr et Kotik, Don Quichotte et Sancho esquintés, sont l’incarnation grotesque et tragique du siècle, passé, peut-être de celui qui commence. Beau portrait d’une humanité d’après le désastre.

     

    P. A.

     

    Illustration : dessin de Guennady Dobrov, dont une œuvre orne aussi la couverture du livre de Jullien.

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  • espacecreationjeanlouis.blogspot.comC : capédépée

     

    On va voir des films qui se déroulent dans l’Antiquité, des westerns, des films de chevalerie et des films de capédépée.

     

    Dans les films qui se déroulent pendant l’Antiquité (on ne dit pas péplums), les personnages portent des cuirasses, des casques à cimier, de courtes jupettes qui dénudent leurs cuisses ; il y a de la poussière jaune, des temples colossaux, les personnages se battent en se roulant dans la poussière et en mêlant leurs cuisses. Dans les westerns, les personnages ont des gilets de cuir, des chapeaux, des chevaux qui semblent une autre pièce de vêtement tant ils font partie des corps, des colts, on se tire dessus au colt puis on s’écroule ensanglanté dans la poussière, la poussière est rouge. Dans les films de chevalerie,...

     

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  • www.ohmymag.comOn le sait depuis Flaubert, et je l’ai rappelé souvent : il n’y a ni beaux ni vilains sujets. Ou, pour parler comme le maître lui-même, « Yvetot vaut Constantinople ». À condition, sans doute, de parler de Constantinople comme s’il s’agissait d’Yvetot, et inversement.

     

    Le titre, le thème, annoncé par l’argumentaire, de la famille recomposée, laissaient le lecteur innocent que je suis imaginer un petit roman drôle et vachard, qui taillerait en pièces quelques bons sentiments. Et les premières lignes, dans lesquelles un jeune garçon, la première fois qu’il voit sa future belle-mère et le fils de celle-ci, s’empare d’un couteau et menace de les tuer, était prometteur.

     

    Scannons l’espace

     

    Mais l’innocent avait oublié Flaubert. Avec Émilie Frèche, on est à Yvetot, pas de doute, et c’est d’Yvetot qu’on parle, comme on parle à Yvetot. Notre Yvetot à nous, s’entend, situé dans un triangle approximatif gare du Nord-République-Bastille. On n’y prend jamais de taxis, toujours des Uber. On y ouvre des « pages Safari », car on y possède un iPhone. Il y a les attentats de Paris, après lesquels on se demande : « Comment font-ils, tous ces gens, pour marcher au même rythme que la semaine dernière ? ». Puis, ceux de Nice, après lesquels on n’a « plus goût à rien ». Deborah, qui est juive, a un fils de Driss, qui est musulman. Et ils l’ont laissé choisir sa religion (Leo a opté pour celle de sa mère). Elle réalise pour la télé des documentaires sur la radicalisation des jeunes ou la violence des enfants. Son nouveau compagnon, avec qui elle emménage, Pierre, est avocat, et s’implique beaucoup auprès des migrants, à Calais. Tous deux pensent des choses comme : « Les corps ne trichent pas », ou : « S’il est bien une chose dont les hommes ne pourront jamais se passer, c’est aimer et être aimés ».

     

    Pour dire les désirs et les craintes de ces personnes si comme-il-faut, il fallait une langue digne d’eux. Elle est bien là. Les situations, ici, sont « explosives » ; on est « dévasté », mais on essaie de « créer du lien » ; et, après avoir « scanné l’espace d’un rapide coup d’œil », on « passe à la vitesse supérieure » puis on va voir un film qui « fait un carton plein ». Et quelques abus de langage originaux viennent subtilement compenser ce que l’expression pourrait avoir parfois d’un tout petit peu trop prévisible : « un trousseau bourré de clefs », « le jet d’un sortilège », une femme qui « charrie du malheur »…

     

    Le bobo parisien a du souci

     

    On est tenté un temps de croire au second degré, mais non. Et il y a quelque chose d’assez fascinant dans une adhésion aussi systématique et privée de réserve au stéréotype sous toutes ses formes. En proie à cette fascination, on avance dans le récit.

     

    Celui-ci parle du vivre-ensemble. Gadget idéologique dont on nous fera l’histoire en marge d’une soirée élections garantie comme-si-vous-y-étiez. Il est question bien sûr des migrants, de l’intolérance, de l’incurie des pouvoir publics, c’est dur de vivre ensemble dans notre société. Et puis c’est dur aussi dans les familles, surtout quand elles sont recomposées. Il faut dire qu’avec Salomon, le fils de Pierre, Deborah et Léo sont assez mal tombés ; quoique gratifié d’un Q. I. d’exception, « il a des phobies qui le tétanisent, il ne veut pas lâcher son cartable même les jours où il ne va pas à l’école, il ne supporte pas la frustration, il n’a pas d’amis, il passe son temps à lire et il prétend qu’il aurait préféré ne pas exister ». Signalons à sa décharge que sa mère « ne support[e] pas les traces », compte les Kleenex usagés de son compagnon, « laiss[e] tout pourrir dans son frigo, ne [veut] rien jeter » et dort « avec une peluche cachée sous son oreiller ». Pour finir, le jeune génie perturbé, contrairement à ce qu’il avait annoncé à la première page, ne tuera cependant personne… sauf un petit chien tout mignon, nommé Peace. Sans rire : à part peut-être une soirée apocalyptique dans un restaurant chinois, tout ça est sérieux.

     

    Et le pire est que cette petite fable n’est pas si mal agencée, et qu’il ne lui manque peut-être qu’un peu d’ironie et de distance… Mais, pour manquer, elles manquent. Et c’est d’autant plus regrettable que tout dans ce livre s’éclaire dès qu’apparaissent les enfants. Ça, Émilie Frèche les a bien observés. Attitudes, façons de parler… Ah, si on entrait un peu plus souvent dans leur point de vue ! Mais, bien qu’on passe d’un personnage à l’autre sans trop de gêne, l’auteure évite prudemment de se glisser dans les pensées de Salomon. Dommage. En consultant sa biographie, on voit qu’elle a publié plusieurs romans pour la jeunesse. Voilà donc le domaine où, certainement, elle excelle. Pourquoi ne s’y est-elle pas tenue ?

     

    P. A.

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  • whitesimgq.pwB : ballon prisonnier

     

    À dix ans et pour un an seulement je suis devenu louveteau par l’effet du croisement de deux désirs. Celui de mes parents, qui pensaient que les louveteaux me socialiseraient et me feraient du bien car il fallait que je cesse d’être renfermé et d’avoir peur de tout, d’une part. D’autre part, mon propre désir de porter l’uniforme, cet uniforme que j’admirais depuis plusieurs années sur mes camarades de classe...

     

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  • fr.wikipedia.orLà où les chiens aboient par la queue, c’est-à-dire où ? Eh bien… la seule expression française qui me vienne comme équivalent de cette formule traduite du créole, évoquant le fondement des hommes plutôt que celui des canidés, est trop grossière pour les pages de ce blog. Dans le roman d’Estelle-Sarah Bulle, il s’agit d’un bourg guadeloupéen au nom autrement enchanteur : Morne-Galant. Mais « Morne-Galant », dit un des personnages, « n’est nulle part, autant dire une matrice dont je me suis sortie comme le veau s’extirpe de sa mère : pattes en avant ».

     

    « Nom de brousse »

     

    Voilà le point de départ d’un récit qui nous mènera à Pointe-à-Pitre, puis à Paris, ce déplacement dans l’espace accompagnant un cheminement à travers l’histoire de la Guadeloupe contemporaine, des années 1950 à nos jours. Ça débute à l’époque où « le commerce des containers gav[e] les habitants d’une identité nouvelle », et où « le roi béton commenc[e] à s’installer », tandis que reculent les cultures et les modes de vie traditionnels. Puis, ce sont les visites de De Gaulle et l’arrivée d’objets nouveaux : « télévisions, radios, lampes électriques ». Tout cela sur fond d’exploitation féroce des plus pauvres, lesquels sont souvent les plus noirs. Aussi « les quelques gamins noirs qui sort[ent] du lycée de Pointe-à-Pitre » se mettent-ils à « affich[er] leur éloquence et leurs grandes idées pour le peuple, à coups de Montesquieu et de Diderot, de trotkisses et de communisses ». Le point culminant de ce mouvement de révolte sera constitué par les événements de mai 1967, au cours desquels la police tire à balles réelles et fait de nombreux morts. En métropole, on n’en entendra guère parler.

     

    Mais nous ne sommes pas dans un ouvrage historique. Autant que le destin d’une île et de son peuple, c’est celui de trois personnages que nous conte Estelle-Sarah Bulle. Sa narratrice est née, comme elle, vers le milieu des années 1970, d’un Guadeloupéen ayant quitté, comme tant d’autres, son île pour la banlieue parisienne, et d’une mère originaire du nord de la France. Comme elle le fit peut-être elle-même, cette porte-parole, pour reconstituer l’épopée familiale, recueille les confidences et les souvenirs de son père et de ses deux tantes, Lucinde et Antoine (oui, elle s’appelle comme ça, mais c’est un « nom de brousse », il « peut ramasser toutes les mauvaisetés de la vie » tandis que « le vrai nom donné par ta maman reste caché »).

     

    Anges et fantômes

     

    C’est elle l’héroïne, « cette grande femme arborant un sourire plein d’assurance », « belle comme un soleil, irradiante dans son délire », mais, de l’avis de ses proches, « une fatigante », voire, carrément, « un monstre calme et déterminé ». Figure flamboyante, pleine d’une énergie indomptable, elle donne sa couleur et son souffle au récit, dont elle relie l’actualité à un monde de croyances et de superstitions ancestrales (« Si tu avais vu tous ces anges qui me tendaient les bras, me susurraient des secrets. Chaque fois que je sentais un picotement au bout de mes doigts, je savais qu’ils étaient présents »).

     

    Bref, un personnage de roman. Car, si le livre d’Estelle-Sarah Bulle a pour matériau de départ le récit de vie, il le transporte sans hésiter dans le domaine du romanesque. Et pas seulement parce qu’il est traversé de fantômes issus du roman d’aventures, tel Armand, ancien bagnard de Cayenne, amant d’Antoine, puis revenant occasionnel. Ce qui confère sa dimension proprement et profondément littéraire au texte, c’est le dispositif singulier qu’il invente.

     

    « Terre à chimères »

     

    Dispositif en apparence simple. Trois voix alternées se complètent, s’opposent, et présentent trois visions des mutations et des contradictions guadeloupéennes : celle, rationnelle et progressiste, de Petit-Frère, le père de la narratrice ; celle de Lucinde, fascinée par les Blancs et la réussite sociale ; celle d’Antoine, enfin, individualiste, anarchisante et exaltée. Cependant, l’originalité tient ici d’abord à un ton et à un phrasé qui se déploient sans efforts entre voix et récit, oralité et littérature. Qui, en effet, racontant ses souvenirs à sa nièce ou à sa fille, parlerait des « épaules vertes des mornes », de la « flamme dansante »  de sa jeunesse ? Qui dirait, évoquant un compagnon de passage : « Il s’est endormi en me caressant les seins ; par la fenêtre, je voyais deux albatros planer » ?... Ces images, ces façons de dire et de voir, semblent toutes naturelles dans la bouche de personnages qui racontent pourtant leur vie ordinaire et usent aussi, en créole ou en français, du langage le plus quotidien.

     

    Étonnante alchimie que ce mélange de tonalités et de voix divergentes, pour faire le portrait douloureux et sensuel d’une « terre à chimères », placée elle-même sous le signe du mélange et de l’entre-deux, paradis à fuir autant qu’à regretter. Faut-il voir dans cette écriture particulière, comme le fait l’auteure elle-même, le résultat de sa sensibilité à un « créole diffus », jamais pratiqué mais toujours présent autour d’elle dans son enfance ? En tout cas, elle constitue, à elle seule, sans blabla, un bel éloge du métissage.

     

    P. A.

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