• Plier bagage, Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol par François Gaudry (Métailié)

    positivr.frC’est le narrateur. Il a dix ans. Il est « adepte de l’origami et de l’ombre, ennemi du sport et de la bagarre ». Quand il n’essaie pas, sans grand succès, de faire naître par pliage des grenouilles ou des hérons, il lit les romans de la collection « Choisis tes propres aventures ».

     

    La mère de cet enfant de la petite bourgeoisie mexicaine a épousé, jeune étudiante d’extrême gauche, un futur employé de banque, amateur de foot. D’où des disputes incessantes. Un jour de l’été 1994, elle disparaît. S’inspirant de ses lectures, notre jeune héros mène l’enquête, et découvre vite que Teresa est partie pour le Chiapas, rejoindre « l’homme en passe-montagne avec sa pipe » et ses compagnons de lutte. Avec l’aide plus ou moins involontaire du « Rat », jeune voyou du quartier épris de sa sœur adolescente, le détective en herbe monte dans un bus en partance pour le Sud. Objectif : rejoindre sa mère. L’aventure tournera court, bien sûr. Quelques jours après son retour à Mexico, l’enfant apprendra la mort accidentelle de Teresa.

     

    Éloge du pli

     

    D’une certaine manière, il ne se passe, au fond, pas grand-chose : tout le roman de Daniel Saldaña París, qui est né la même année que son héros, décrit l’onde de choc que cette fugue et ce deuil diffusent non seulement à travers l’enfance du narrateur, mais dans sa vie. On comprendra peu à peu pourquoi, et la raison pour laquelle, vingt-trois ans après l’événement, notre homme ne quitte pas son lit, n’en occupe que le côté gauche, et passe son temps à noircir des cahiers à spirale ­— « Non parce que écrire serait un acte salutaire, mais parce que c’est ainsi que je peux me dire les choses auxquelles je n’ose pas penser quand je suis seul ».

     

    D’une certaine manière il ne se passe pas grand-chose et, d’une autre, toute une vie et toute une époque se trouvent contenues dans ce roman centré sur le motif du pli. Qu’est-ce qu’un pli ? Rien. Et on imagine l’interprétation derridienne qui pourrait faire de cette pure articulation un avatar de la bien connue différance. Le petit personnage, qui aime à se réfugier dans les rituels, s’entête dans ses origamis, sur le papier desquels il écrit à l’occasion « de petits mots mensongers sur les sujets les plus divers » ; en même temps, il rêve d’être un autre, de s’appeler Úlrich González, et est convaincu que l’hémisphère gauche du cerveau est « investi d’une dignité supérieure » par rapport au droit. C’est le narrateur qui le décrit, tout en se mettant, par-delà les années, à sa place. Tandis que l’auteur, qui maîtrise à la perfection ce jeu adulte/enfant, s’en amuse : « Bien sûr, je ne pensais pas tout cela alors, mais je projette maintenant ces réflexions sur l’inquiétude muette que, à mes dix ans, je sentais comme une espèce de bulle dans un endroit indéfini de ma cage thoracique souffreteuse ».

     

    Le pli narrateur-adulte/héros-enfant recouvre et révèle un autre pli, qui n’a jamais vraiment articulé et séparé, pour celui qui écrit, l’enfance et l’âge adulte. D’où, probablement, les angoisses (plutôt heideggériennes, celles-là) prêtées par cet adulte-enfant à l’enfant-adulte qu’il était (« Cela paraîtra peut-être exagéré, mais le fait est qu’à dix ans j’étais très tracassé par la question de la conscience »). Seule l’écriture, sans doute, en repassant sur le passé, serait susceptible de le dépasser — c’est elle, le pli.

     

    Mieux qu’Acapulco

     

    Qu’on n’aille pas, à la lecture de ce qui précède, s’imaginer un livre cérébral ou abstrait. Des décalages dont on vient de parler, l’écrivain mexicain tire des effets proprement désopilants, et on ne quitte qu’à regret son enfant si sérieux, qui ne doute pas que Dieu l’ait choisi « comme son être humain préféré », et plaint ses camarades en vacances à Acapulco, alors que lui « déchiffr[e] de mystérieuses disparitions (…) et [se] distr[ait] avec l’art ancien et réputé de l’origami ».

     

    Entre les lignes de son récit, ou du récit fait de lui plus tard, on distingue aussi des choses moins drôles. Le tableau d’un pays au bord de la guerre civile, où la police et les soldats inspirent autant de crainte que les « guerilleros », et où ceux qui le peuvent vivent « dans un quartier surveillé par des gardes privés ». Et, à travers l’histoire de ce couple mal assorti, de cette mère déçue et exaltée, on reconnaît aussi le portrait d’une génération, de ses espérances, de leur échec.

     

    On le savait depuis Proust : les « petits morceaux de papier » dont « s’amusent » les Japonais peuvent renfermer tout un monde…

     

    P. A.


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