• Monsieur Picassiette, Edgardo Franzosini, traduit de l’italien par Philippe Di Meo (La Baconnière)

    photo Pierre AhnneEn 2020, les éditions de La Baconnière publiaient Bela Lugosi, où s’illustrait déjà la manière particulière d’Edgardo Franzosini — érudition, humour, mélange assumé d’exactitude et de fantaisie. Dans l’article que je consacrais à l’ouvrage, j’évoquais un autre livre, paru en 1958 chez JC Lattès, et intitulé Raymond Isidore et sa cathédrale. C’est ce texte, retraduit, que l’éditeur helvétique fait paraître aujourd’hui sous le titre de Monsieur Picassiette.

     

    Grande et petite cathédrale

     

    Chartres est une ville de collines. On monte, on descend. On descend, depuis la cathédrale, par les petites rues si étonnamment médiévales, jusqu’à l’Eure. On la passe et on remonte, à travers des quartiers modernes qui furent sans doute autrefois des étendues de potagers ponctuées d’humbles maisonnettes. On atteint, à flanc de coteau, la Maison Picassiette, depuis laquelle on aperçoit, sur le coteau prochain, la flèche dont Péguy disait : « Tour de David voici votre tour beauceronne./C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté/Vers un ciel de clémence et de sérénité/Et le plus beau fleuron dedans votre couronne ».

     

    Il est évidemment tentant de voir une seconde et modeste cathédrale dans la maison qui doit son surnom aux efforts déployés pendant vingt-cinq ans par Raymond Isidore (1900-1964) pour tout y revêtir (murs, jardin, meubles, etc.) de débris de vaisselle composant des motifs géométriques, des représentations florales, des paysages (Chartres, le Mont-Saint-Michel…). C’est à cette figure éminente de l’art brut que l’écrivain italien consacre une biographie. Est-ce une biographie ? La question, qui se posait déjà à propos de Bela Lugosi, est ici au centre même du livre. Si ce n’est pas, à coup sûr, autre chose qu’une biographie, ce n’en est pas vraiment une pour autant.

     

    Fantaisie et vérité

     

    On en est prévenu dès le début : à la recherche d’un inédit de Marcel Schwob, La Terre de l’an 2000, celui qui se donne pour l’auteur va le chercher à Chartres, ville natale de Jules Hetzel, éditeur de Jules Verne (lui-même auteur d’un Paris au XXe siècle) et ami de la famille Schwob. Il y rencontre Maurice Hetzel, arrière-neveu du précédent, qui lui fait découvrir la Maison Picassiette… Schwob, auteur de Vies imaginaires. Verne, maître de la littérature d’imagination. Comment s’étonner que notre auteur-narrateur revendique une conception un peu spéciale du genre qu’il prétend pratiquer ? « Le biographe ne doit pas se faire scrupule de suppléer avec ses propres moyens à l’insuffisance de sa documentation, ou, pire, à son absence ». Et même si documentation il y a, « on ne doit pas se piquer de [lui] être excessivement fidèle ». Au demeurant, « pour comprendre pleinement un homme et son œuvre, plutôt que d’en lire la biographie, il vaudrait toujours mieux en écrire une soi-même ».

     

    Tout est résumé là : c’est sur la fantaisie de l’entreprise que reposera son sérieux. Certes, elle s’attache à restituer la vie du modèle : la naissance dans un famille modeste : la cécité ; la vue retrouvée, le mariage ; les emplois successifs (à la Grande Fonderie de Chartres, comme nettoyeur des rails du tramway, comme surveillant du dépôt d’ordures…) ; les années de réclusion volontaire consacrées à l’œuvre, la relative célébrité, les visiteurs venus de partout, dont, paraît-il, Picasso lui-même ; les séjours en hôpital psychiatrique, la mort. Tout semble y être. Mais allez vérifier… Surtout dans les détails. Né un 8 septembre, jour où est célébrée la naissance de la Vierge, Raymond, nous dit-on, recouvre la vue dans la cathédrale de Chartres alors qu’un aéroplane la survole et que l’enfant tourne le visage vers les vitraux. Sa grande idée lui vient tandis qu’il contemple, au crépuscule, les flancs de la montagne de déchets qu’il doit garder et où mille tessons font naître une constellation lui évoquant celle de la Vierge…

     

    Comique et sérieux

     

    On l’aura compris : Edgardo Franzosini utilise lui aussi des fragments qu’il met en perspective, qu’il assemble, si on veut, pour faire d’une vie modeste une existence entièrement imprégnée de merveilleux. Et d’absurde, bien sûr. La grande honnêteté du livre est de lui faire droit. Il s’agit, tout à la fois, de rendre justice à « une œuvre de l’esprit, dont il faudrait (…) chercher la valeur intime, l’inspiration, le caractère original », et de rendre compte de la folie pure, de la force comique et, par là même, profondément subversive du projet comme de sa réalisation. Bref, le respect, ici, passe par l’humour. Celui-ci s’exprime dans l’érudition toujours un brin caricaturale, dans le fouillis des anecdotes et des parenthèses où se mêlent Victor Hugo, les chiffonniers, Épiménide, Augustin Respect, lequel consacra (?) à Restif de La Bretonne une biographie monumentale tournant entièrement autour de l’obsession de l’écrivain libertin pour le pied (féminin)… Le jeu même avec la vérité, affiché ostensiblement, est source d’un comique très particulier et très sûr, Franzosini prêtant à son héros comme à tous les personnages qu’il fait intervenir des réflexions ou des discours livresques hautement improbables, quand il ne pastiche pas ouvertement le roman populaire (« Raymond finira par y voir — dans quelles circonstances extraordinaires, on l’apprendra par la suite »).

     

    Comment mieux parler d’une vie vouée à la réutilisation de l’ordure qu’en utilisant soi-même, phrases et fragments de récits, des matériaux de récupération ? Mais comment mieux parler, peut-être, de toute vie ? Tout récit de vie n’est-il pas issu de la collecte de tels matériaux ? Raconter, n’est-ce pas cela ?

     

    P. A.

     

    Illustration : la cathédrale de Chartres représentée à partir de tessons, sur les murs de sa maison, par Raymond Isidore

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