• Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, Harry Bellet (Actes Sud)

     

     

    Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, Harry Bellet (Actes Sud)Dans Terrasse à Rome, Quignard racontait l’histoire d’un graveur du XVIIe siècle avec le mélange de vraie profondeur et de grandiloquence empesée qui n’est qu’à lui. Pas un soupçon de grandiloquence dans Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, et si la profondeur est là c’est sous l’aspect retors d’une légèreté apparente. On n’éprouve pas non plus, à lire ce « roman historique » où on croise Vinci, François Ier ou Érasme, l’impression que l’Histoire n’est que le décor d’une bluette contemporaine, comme dans le livre de Claude Pujade-Renaud . D’ailleurs Harry Bellet n’est pas porté sur la bluette. Si son ouvrage est sous-titré « Assez gros fabliau », il y a des raisons : les beuveries et mangeailles auxquelles se livrent sans faiblir ses héros pétant de santé, au moral autant qu’au physique, ne les empêchent pas d’être toujours prêts à « baudouin[er], biscott[er] et besogn[er] » les unes et les autres, « les pendeloches brimballantes en un rythme soutenu ». On s’amuse plus que chez saint Augustin, ce qui est au fond assez normal.

     

    Jean Jambecreuse, c’est Hans Holbein, rebaptisé, Renaissance oblige, Ioannes Holpenius. « La beauté de la chose, c’est qu’en latin, penis désigne le pinceau des peintres, l’instrument que vous nommez une brosse, je crois. L’inconvénient, c’est que cela veut dire aussi une "queue", celle des quadrupèdes bien sûr, hélas celle des bipèdes également si vous voyez ce à quoi je fais allusion ». Ioannes voit très bien, et Bellet tire un vrai comique de répétition des « Oh mon Dieu ! » et autres « Quel est ce miracle de la nature ? » qui échappent à tous ceux devant lesquels son héros exhibe sa brosse. Mais ce serait une erreur de ne voir dans ce livre qu’une pure gauloiserie, et plus encore de croire y reconnaître une niaise célébration de la Vie avec un grand v. Le double sens caché dans le nom du peintre doit plutôt s’entendre comme le programme d’une réflexion, qui court de chapitre en chapitre, sur les rapports entre chair et peinture, c’est-à-dire (on est dans un livre) entre mots et images. « Je ne veux pas être peintre, je veux être imprimeur quand je serai grand », dit le fils d’un vieux maître. Et le jeune Holbein remarque : « Les oreilles des clients avaient autant sinon plus d’importance que leurs yeux, et il fallait savoir leur raconter ce qu’ils auraient dû voir ».

     

    Harry Bellet nous raconte donc ce que voit son peintre, dans un savant va-et-vient entre descriptions de tableaux peints, scènes et paysages réels décrits comme des peintures, meurtres que l’on croit vrais mais n’ont lieu qu’en trompe-l’œil. On l’a dit, rien de pompeux ni de pédant dans cet entrelacement qui donne le vertige : l’écriture du romancier, comme la peinture de son modèle, est rapide et travaille en surface. Ce sont de courts chapitres qui se succèdent « en un rythme soutenu », sautant d’un événement à l’autre sans jamais prendre le temps de peser. Bienheureuse et trompeuse superficialité, plus efficace peut-être que bien des profondeurs pour nous restituer une époque où les écrits et les représentations picturales jouent un si grand rôle. Comme l’atteste ce blasphème rédigé et signé au premier chapitre par le pape Léon X, sur un feuillet dont on suit le passage de main en main du début à la fin du livre, ce qui donne l’occasion d’une belle errance à travers un espace géographique dont les deux centres de gravité seraient Milan et Bâle, au bord de la Réforme, de l’humanisme et de la Guerre des paysans, alors que les artisans « imagiers » se transforment en artistes peintres.

     

    Évidemment il y a beaucoup d’érudition et de travail derrière tout ça. On le sent parfois un petit peu, même si l’on est bien content d’apprendre in extenso la recette de l’huile où diluer les couleurs ou la technique pour étrangler un condamné sur l’échafaud. Mais on passe vite et on repart, toujours prêt à suivre Holbein et Bellet dans leurs tourbillonnantes aventures, conscient des méandres par lesquels ils nous font passer mais épaté par le brio des arabesques qu’ils dessinent.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois sur le site du Salon littéraire le 9 mars 2013 : link

     

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  • Commentaires

    2
    Fabienne
    Vendredi 28 Juin 2013 à 18:01
    Ah, que voilà un article appétissant, je vais acheter le livre, il m'a l'air épatant. Merci de me donner envie de sortir de Jane Austen et autres Elizabeth Gaskell!
    1
    Lundi 25 Mars 2013 à 08:28

    Ah, il est certain que c'est très différent!

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