• L’Invitation à la valse, Rosamond Lehmann, traduit de l’anglais par Jean Talva (Belfond [vintage])

    theebonswan.blogspot.comMalgré plusieurs rééditions (10-18, Phébus…), elle était un peu négligée. Bien que proche du Bloomsbury Group et comparée parfois à Forster, à Virginia Woolf et à James, Rosamond Lehmann (1901-1990) avait tendance à être considérée comme une auteure pour jeunes filles. Protestantes, de préférence. Issues de ces familles où l’on faisait son miel aussi de Cronin, de Bromfield et de Daphné du Maurier.

     

    Mais pourquoi les jeunes protestantes auraient-elles obligatoirement de mauvais goûts ? Qu’un tel jugement soit hâtif, c’est ce que démontre brillamment la lecture de L’Invitation à la valse (1932), que Belfond republie en même temps que sa suite, Intempéries (1936), dans la traduction de l’époque (respectivement 1933 et 1936). Certes, ça commence très à l’anglaise : verte campagne, ambiance familiale, intérieur douillet (« L’ampoule électrique était baissée, et son éclat, à peine amorti par un mince abat-jour de porcelaine blanche, baignait les cheveux lustrés des deux sœurs »), comparses pittoresques et humour de rigueur — « Étique, mais distinguée avec sa toque de velours noir, son boléro d’astrakan, son ample jupe bordeaux ornée de plusieurs rangs de soutache noire (…) : accoutrement fantastique (…), qui fixait son identité de femme du monde dans la gêne aussi clairement que son nez proclamait le caractère chronique de sa dyspepsie ».

     

    Carnet de bal

     

    Deux sœurs : les filles de Mr et Mrs Curtis, la blonde, belle et énergique Kate, la brune, moins immédiatement attirante et facilement rougissante Olivia. Elles ont tout juste l’âge de faire leur entrée dans le monde. Les voisins, lord et lady Spencer, donnent un bal. C’est l’occasion.

     

    Premier bal… Un morceau classique, de Flaubert à Tolstoï et d’autres. Ici, c’est l’essentiel du livre. Et l’écrivaine britannique fait tenir tout un roman d’éducation dans l’espace d’une soirée. Olivia, dont on adopte la plupart du temps le point de vue, plus encore que sa sœur à peine plus âgée, est plongée jusqu’au cou dans les affres, subtilement et délicatement captées, de l’adolescence : elle a perdu la foi, tient un journal intime, écrit des vers, a des extases, s’interroge sur son avenir (« Mon tour viendra ! Et comment viendrait-il ? Quand ? où ? »). La soirée chez les Spencer porte à leur apogée ses doutes sur elle-même (« Je suis grotesque, je ne suis en toutes choses qu’une amatrice maladroite » ; « Ma robe est d’une teinte trop crue, je ne suis pas sophistiquée, j’ai besoin de m’instruire ») et ses hésitations : prendra-t-elle pour modèle l’alerte et délurée Marigold, fille de ses hôtes, ou le jeune poète snob et complexé qui prétend être venu là pour faire plaisir à sa mère ?

     

    Ouvrir les yeux

     

    On l’aura deviné, pour Olivia, à la différence de ce qui se passe pour sa sœur, dont le carnet déborde, « ça ne marche pas très bien ». Pourtant, le lendemain, elle aura le sentiment que, dans ce « méli-mélo de regards, de paroles », il lui sera arrivé « beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises », si bien qu’à présent, dans sa vie, « tout va commencer ». Au contraire, encore, de Kate, ce n’est pas un accomplissement mondain et sentimental qui se sera profilé pour elle chez ses riches voisins. Mais elle a compris qui elle est et, surtout, elle a découvert, sous les dentelles et les dorures, surpris au détour des gestes, des propos, le vrai visage du monde : hypocrisie, perfidie, cynisme ; grossièreté des hommes, frivolité des femmes, arrivisme et dureté de tous. Le sommet de ce cruel apprentissage est sans doute le moment où, poussée dans les bras du seul danseur disponible, elle découvre qu’il est aveugle depuis certain jour de juin 1918 — et soudain la guerre, qui, dans son enfance, lui avait paru si lointaine, se découvre à elle (« Une chose à ne jamais oublier »).

     

    L’aveugle fait voir, et le (demi) happy end n’effacera pas l’impression, chez la jeune héroïne, de s’être trouvée confrontée à la vérité crue des choses. Ce n’est pas un hasard si c’est la craintive Olivia qui fait cette expérience : toujours en marge, souvent occupée à faire tapisserie, c’est-à-dire à observer les autres avec surprise et sagacité, n’occupe-t-elle pas la position même de la (future) écrivaine ? Rosamond Lehmann aussi avait une sœur…

     

    P. A.

     

    Illustration : Alfred Stevens, Jeune fille lisant (1856)

    Google Bookmarks

    Tags Tags : , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :