• L’Étrange Journée de Raoul Sévilla, Jean-Pierre Gattégno (L’Antilope)

    structurae.netVariations sur un air connu… Pour sa deuxième publication à l’Antilope (1), Jean-Pierre Gattégno, célèbre auteur de nombreux romans, a choisi de conter, comme bien d’autres avant lui, les tourments de l’adolescence.

     

    Celle de Raoul Sévilla, qui, comme tout adolescent digne de ce nom, se sent « de trop partout ». Dans sa banlieue, curieusement appelée « Sambre et Meuse », dans sa famille, entre une mère qui le couve, un père qui le méprise et un frère aîné qui le tient à distance. Dans son collège, où les jeunes brutes de sa classe de troisième lui en veulent d’être différent, bon en français, et juif. Pour échapper à un tabassage annoncé, il décide d’aller faire l’école buissonnière à Paris. Il y passera une journée qui va tout changer, et transformer, comme il se doit, ce récit d’adolescence en roman d’éducation.

     

    Aznavour, Sartre et « les Polaks »

     

    Voilà pour l’air. Seulement il y a les variations… D’abord, bien sûr, celles qu’impose l’époque. On est en 1960, il y a la guerre d’Algérie, les blousons noirs, les chansons yéyé (« Shoubi-doubi-dou, aah ! ») et celles d’Aznavour (« À dix-huit ans, j’ai quitté ma province, / Bien décidé à empoigner la vie »). Il y a Sartre, que Jean Nocher, « dans son émission En direct avec vous », accuse de tous les maux. Et, dans les bonnes librairies, on trouve « Guattari, Lafarge, Hô Chi Minh, Che Guevara, Fanon… »

     

    Mais, surtout, comme il va de soi sous la couverture d’un éditeur soucieux de « rendre compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive », c’est d’une adolescence juive qu’il est question. Les parents de Raoul parlent le ladino, son père, qui travaille au Sentier, déteste les « Polaks » du Carreau du Temple (« Ils sont trop différents, trop mal élevés. Ils croient que le monde leur appartient »). Les uns comme les autres, pourtant, sont en butte à l’antisémitisme. « Quelle importance, ladino ou yiddish ? Quand il y a un pogrom, ils ne font pas la différence », dira plus tard un autre personnage.

     

    Lieux et figures

     

    Son « étrange journée » libérera Raoul des préjugés comme de la résignation paternels. Il s’en émancipera au terme d’un parcours initiatique magistralement mis en scène. Temps resserré, entre l’heure du départ matinal pour l’école et le retour pendant la nuit. Espace limité à quelques arrondissements parisiens, mais paradoxalement ouvert. Notre héros y suit un itinéraire balisé avec soin, de la gare du Nord, d’abord, au Temple puis à l’Opéra – c’est le temps des ruptures, des étonnements et des incertitudes. Un trajet en métro jusqu’au quartier Latin marque le début d’une phase de reconstruction et de découvertes, entre le Luxembourg et la librairie La Joie de lire, place Paul-Painlevé. Ensuite, c’est le retour au point de départ, lequel, à l’issue de cette construction spiralée, débouche à présent sur un véritable avenir.

     

    En chemin, notre ami aura traversé des lieux riches de sens et d’enseignements : à la pissotière de la gare du Nord, où se pressent les hommes, parmi lesquels, aperçu seulement au retour, le père, répond la librairie de François Maspéro. Et les figures d’opposants et d’adjuvants se succèdent, tous chargés de révéler quelque chose au héros. Celui-ci croise ainsi un clochard antisémite, un commerçant ashkénaze, une prostituée, une vieille excentrique qui le détroussera mais lui donnera de bons conseils ; enfin, il découvre sa cousine Paula, laquelle le dessine dans le plus simple appareil car elle « [s’] inspire de la démarche de Courbet, mais à [sa] manière ».

     

    Au terme de ce voyage à demi rêvé mais chargé de force évocatrice et d’humour, nous avons… un jeune homme affranchi de ses peurs, certes, mais, avant tout, bien entendu, un écrivain. « C’est un métier, ça ? », désapprouvait monsieur Sévilla. C’était cependant le rêve de Raoul, et, au cours de son errance, il a compris que son impression d’être « de trop » était sans doute ce qui pouvait justement lui permettre de le réaliser. Rentré chez lui après avoir volé et lu La Nausée, le voilà qui se lance, et raconte sa journée en appliquant « de [son] mieux » la leçon de Sartre : « ne pas laisser échapper (…) les petits faits ».

     

    La leçon de Gattégno, quant à elle, vient rappeler, ce qui n’est jamais inutile, qu’un air n’est rien sans ses variations. Et que, lorsqu'on connaît la musique, celles qu’on peut tirer de certains thèmes sont toujours neuves.

     

    P. A.

     

    (1) Après, en 2018, Les Aventures de l’infortuné marrane Juan de Figueras

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