• Comme une ombre portée, Hélène Veyssier (Arléa)

    photo Pierre AhnneLes écrivains auraient-ils chacun leur saison ? Pour Proust, avec ses chères aubépines, ce serait sans doute le printemps. L’automne, c’est Chateaubriand, bien entendu. Et Giono, contrairement à sa réputation méridionale, se révèle peut-être, dans Un roi sans divertissement, le grand écrivain de l’hiver.

     

    Hélène Veyssier annonce sans détour sa préférence : son premier roman s’intitulait Jardin d’été (Arléa, 2019, voir ici) et l’ « ombre » de son second titre accuse la présence du soleil. Comme dans le précédent livre, il y en a beaucoup dans celui-ci. Il y a une maison d’enfance qui se confond avec l’été (« comme si le lieu même était une saison »), un grand jardin, des jeux, « le goût de vivre ». Mais le ver est dans le fruit, car il y a aussi monsieur Charles, son « regard étrange, fixe et qui pèse », « des scènes opaques, enfouies », qui se terminent par une demande : « Tu ne diras rien ma petite chérie, n’est-ce pas ? »

     

    Le côté de l’ombre

     

    Camille, la narratrice, grandit, oublie, a d’autres soucis — sa mère, comme celle de Jardin d’été, s’enfuit un soir avec un autre homme (là, cependant, elle revient).

     

    Elle mène une drôle de vie, Camille. Elle ne voit guère que son frère et sa belle-sœur, n’est « importante pour personne » et quelquefois « se sent couler (…) de ce côté-là, celui de l’ombre, des mots sans suite, des monologues intérieurs, des couteaux rangés dans la cuisine et qu’on évite d’approcher ». Elle rencontre un peintre, Andrea, mais rien de décisif n’arrive. Les ancêtres de ce peintre étaient peintres aussi, un, surtout, membre du mouvement italien des Macchiaioli, dont il est beaucoup question. Et c’est par l’image, la projection sur l’écran de la toile ou du fantasme, que l’héroïne, même si « on ne répare pas, jamais vraiment », réussira du moins à refermer la blessure qui lui a été faite.

     

    L’art du mystère

     

    Ce qui nous mène à un chapitre conclusif dont il faut avouer qu’on aurait préféré, tel qu’il est, pouvoir se passer, tant il conduit près du mièvre un récit qui pourtant ne l’est pas du tout. Ce qui précède, en effet, tient de la novelle germanique plus que du roman, et pas seulement pour son mince volume : on y songe souvent à Schnitzler ou, plus encore, au romantisme allemand. Jardin d’été, déjà, était semé de coïncidences et de hasards. Mais ici la présence même des tableaux, les ressemblances troublantes qu’ils révèlent, entre eux et avec les êtres vivants, les redoublements et les doubles auxquels l’écriture, par ses répétitions musicales, fait écho, installent une atmosphère d’étrangeté qui rappelle certains textes de Kleist. Tout semble renvoyer à un événement originel qui se situerait au-delà du « simple » traumatisme. Et celui-ci devient du coup le prétexte à approcher autre chose. Quoi ? Tout l’art d’Hélène Veyssier est de garder entier le mystère, tout en feignant de le dévoiler. Et de conserver intacte la part d’ombre cachée au cœur de ses livres apparemment si pleins de lumière.

     

    P. A.


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