• Combats et métamorphoses d’une femme, Édouard Louis (Seuil)

    Combats et métamorphoses d’une femme, Édouard Louis (Seuil)La belle phrase finale paraît tout résumer : « J’aurais aimé que ce récit d’elle constitue, en quelque sorte, la demeure dans laquelle elle puisse se réfugier ». Le nouveau livre d’Édouard Louis viendrait donc rejoindre Le Livre de ma mère (Albert Cohen), La Mère et l’enfant (Charles-Louis Philippe), et tant d’autres ouvrages ayant élevé la piété filiale au rang d’art…

     

    « Encore et encore… »

     

    Seulement, c’est Édouard Louis, qui raconte toujours la même histoire. Et qui le dit : « Je ne veux écrire que la même histoire, encore et encore, y revenir jusqu’à ce qu’elle laisse apercevoir des fragments de sa vérité ». Il s’agit toujours d’en finir, sauf qu’on n’y parvient jamais et qu’il faut toujours recommencer. En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), c’est-à-dire avec celui que l’auteur lui-même fut. Avec son père, dans Qui a tué mon père (Seuil, 2018, voir ici). Et, à présent, donc, avec sa mère ? Pas exactement. Ce livre-ci est, d’une certaine manière, aux antipodes du dernier cité.

     

    Certes, on retrouve le Nord, le village, la pauvreté, puis le départ, les études, la rupture, la culpabilité d’avoir rompu… Puisque c’est de la mère qu’il est question, à une proximité fondée sur l’hostilité commune au chef de famille succéderont la honte et la crainte que les nouveaux amis « voient, à travers elle, (…) [le] passé, [la] pauvreté ». Cependant le personnage de la mère prend, dans le livre comme dans la vie, une tout autre place que celle qu’occupait ailleurs le géniteur. C’est aussi et d’abord son histoire en tant que telle. Car, elle, elle en a une. Celle qui « était humiliée mais (…) n’avait pas le choix, ou (…) pensait qu’elle ne l’avait pas » va réussir, après quelques tentatives infructueuses, à se libérer de l’emprise de son mari, à trouver un nouveau compagnon (mais « avec lui c’est moi qui commande »), à quitter la campagne pour Paris et une vie meilleure.

     

    Haine de la littérature

     

    Les relations entre une telle mère et son fils sont aussi, nécessairement, très différentes. Pour des raisons, d’abord, de genre : « La personne que je suis n’a jamais été un homme, et c’est ce trouble du réel qui me rapproche le plus d’elle ». Mais comment ne pas voir aussi, dans l’attitude de cette femme toujours « théoricienne d’elle-même », ne cessant de commenter sa propre vie et son destin, une lointaine mais nette préfiguration de l’entreprise littéraire menée par le fils ? Une entreprise que celui-ci veut farouchement, il le répète à chaque fois, anti-littéraire. Ce qui suffirait à le différencier d’Annie Ernaux, à qui on est souvent tenté de le comparer, et chez qui la quête quasi obsessionnelle du vrai va de pair avec une réflexion sur la fonction de l’écriture. Histoire de fille, par exemple (Gallimard, 2016, voir ici), était sous-titré « roman ». Ici, pas de sous-titre. Un titre délibérément plat, et une posture une fois de plus revendiquée : « On m’a dit que la littérature ne devait jamais tenter d’expliquer, seulement illustrer la réalité » ; « on m’a dit que la littérature ne devait jamais répéter » ; « on m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un étalage de sentiments »… et moi, je fais tout le contraire, nous explique en substance Édouard Louis.

     

    On songe qu’au cours de ses longues études il a eu de curieux professeurs… On s’interroge, surtout, sur le pourquoi de cette pose opiniâtre, de cet acharnement aux allures de dénégation. Car tout, ici, évidemment, est littérature : le dispositif énonciatif sophistiqué, où l’usage de la troisième personne (partie I) fait place (partie II) à celui du tu, pour mieux mettre en scène un retour au elle au moment du rejet et de la prise de distance, avant une alternance tu/elle qui fait suite à la prise d’indépendance et l’installation à Paris ; l’usage même des photos, et de leur description soigneusement décalée ; l’écriture fragmentaire et faussement sans effets ; la volonté constante d’associer le thème du langage (« J’apprenais des mots nouveaux au lycée et ces mots devenaient le symbole de ma nouvelle vie ») à celui du corps (« C’était comme si, au contact des corps de la bourgeoisie à Amiens, je m’étais mis à voir le monde de mon enfance, après coup, a posteriori »), les deux étant reliés par le motif de l’appartenance de classe.

     

    C’est peut-être pourtant le premier intérêt de l’œuvre d’Édouard Louis que de nous faire assister à ce combat infini contre la littérature, et à la victoire inévitablement renouvelée de celle-ci, comme d’un destin. Barthes, cité dans Combats et métamorphoses d’une femme, aurait eu bien des choses à dire… Dès lors qu’on parle de soi, du passé, du désir, échappe-t-on jamais à l’art d’écrire ?... C’est perdu d’avance. Surtout si, en plus, on a du talent.

     

    P. A.

     

    Illustration : Paula Modersohn-Becker, Fille et enfant, 1902


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