• Au cœur d’un été tout en or, Anne Serre (Mercure de France)

    photo Pierre AhnneLes livres d’Anne Serre ont ceci de particulier qu’ils se situent tout entiers à l’intérieur de la littérature, qui en constitue le sujet principal, voire unique. Quand l’écrivaine se met en scène, c’est en tant qu’écrivaine — et cet ouvrage-ci ne fait pas exception à la règle, dont l’une des narratrices avoue, au détour d’une page, mettre dans le fait d’écrire un « enjeu professionnel ». Une telle posture a ses conséquences sur une œuvre que certains taxeraient peut-être de cérébralité ou de froideur, tandis que d’autres lui reconnaîtraient le caractère vertigineux qu’ont parfois les jeux, les énigmes, les récits à fonds multiples de Raymond Roussel ou de Lewis Carroll ­— sous le patronage de qui, ne serait-ce que par son titre, se placent les nouvelles d’Au cœur d’un été tout en or. Lesquelles, bien entendu, ne sont pas des nouvelles. Et ont néanmoins été couronnées par le Goncourt 2020 réservé à ce genre.

     

    Histoires impalpables

     

    L’auteure de Qu'est-ce qu'une femme ? y poursuit l’autoportrait par bribes et lambeaux qu’elle construit aussi, si on peut dire, d’un titre à l’autre. Y évoquant son déjà très piégeant roman Voyage avec Vila-Matas. Et disposant çà et là, comme autant de balises, les motifs et les personnages qui lui sont habituels : beaucoup de sœurs, de cousins, de maisons à la campagne, de parents, d’amants, d’amies toujours fascinantes et souvent perverses. Mais les voix qui racontent ne sont pas toujours les mêmes, l’identité sexuelle, pardon, le genre de ceux ou celles qui parlent varie aussi, et les autres auxquels ils sont confrontés semblent autant de miroirs partiels et déformants.

     

    De toute façon, Anne Serre est trop exigeante et trop retorse (voir plus haut) pour s’en tenir à une approche autofictionnelle, même savamment truquée. Que racontent ces trente-trois histoires ? Voilà la vraie question. Rien que des choses impalpables : rendez-vous manqués, reconnaissances douteuses, abîmes soudain ouverts où le très familier se fait étranger, absences, oublis, souvenirs qui se dérobent… Il y a des récits de rêves, où l’humour du signifiant se donne carrière — comme dans ce songe où la narratrice se rend à Genève pour y assassiner le directeur de la maison d’édition Héros -Limite, lequel n’a pas répondu à un envoi de manuscrit (« Il y a tout de même des limites »). Mais, rêve ou pas, l’humour est partout, avec l’inquiétante étrangeté qui toujours l’accompagne. Et l’impression insistante de s’être déjà rencontrés, « dans des sortes de plis du temps », plane souvent.

     

    Petit miroir sorcier…

     

    Cette étrangeté, cette inquiétude, ce sont celles aussi auxquelles est confronté, bien que souriant, le lecteur lui-même. « Dans les nouvelles, les romans, il y a souvent des chutes en forme d’explication qui permettent d’avaler une histoire et de bien la digérer. Dans la vie, parfois, il n’y en a pas ». Dans les nouvelles d’Anne Serre non plus. À l’issue de chacune, on se demande si, comme dans le texte qui est le sujet de l’une d’entre elles, « il manque quelque chose ». Ou plutôt si, comme la jeune héroïne d’un faux et ironique récit policier, l’auteure ne dessine pas « des choses qui semblent être autre chose ». Mais quoi, se demande-t-il, le lecteur, et le soupçon lui vient que c’est justement de ce questionnement, autrement dit de sa frustration, de sa perplexité, de sa lecture, en somme, qu’il est question avant tout dans ces trente-trois petites machines à intriguer, où Anne Serre élève la fin en queue de poisson au rang d’un art. D’ailleurs, notre lecture, c’est peut-être aussi sa lecture, ses lectures, puisque, sur trente-trois récits, vingt-cinq ont pour première phrase celle d’un livre tiré de sa bibliothèque — et indiqué en fin de volume.

     

    Trente-trois petits miroirs sorciers pour renvoyer celui qui lit (et celle qui écrit) à sa propre quête à travers les mots, c’est agaçant. Mais bien dans la manière d’une romancière qui va souvent chasser sur les terres du conte. Et puis, en des temps où ce qui se veut littérature apporte souvent au lecteur plus qu’il ne voudrait — plus d’explications, de commentaires, de réflexions, d’idées en tout genre… il n’est pas si désagréable de se laisser agacer ainsi.

     

    P. A.


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