• Les Lionnes, Lucy Ellmann, traduit de l’anglais par Claro (Seuil)

    www.lexpress.frC’est un livre important. À tous les sens du mot : vous l’avez sûrement aperçu sur les étals des libraires, on ne peut pas le rater, avec sa couverture jaune et ses 1 100 et quelques pages, écrasant de sa masse tous les ouvrages d’une rentrée littéraire où l’épaisseur n’est pourtant pas ce qui manque le plus. Mais ce n’est pas par son volume que le huitième roman de Lucy Ellmann, le second à être traduit en français, force l’attention. C’est, d’abord, par sa radicalité.

     

    De la lisibilité

     

    Deux textes alternent : de brefs chapitres, magnifiques, content les déboires d’une mère cougar à la recherche de ses petits dans les marges des zones urbaines de l’Ohio ; ils coupent en fragments de plusieurs dizaines de pages chacun ce qui constitue le gros morceau — une phrase unique, hachée seulement de virgules, restituant le monologue intérieur d’une femme qui vit dans le même État. Elle a quatre enfants, est remariée, elle est dans sa cuisine, chez le dentiste, au centre commercial, au volant de sa voiture, en train de livrer les tartes qu’elle confectionne et vend pour arrondir les fins de mois. Elle pense à ses enfants, à sa propre enfance, à sa mère, à ses rêves nocturnes, aux tueurs fous dans les écoles et ailleurs ; des fragments de chansons et des recettes de cuisine lui traversent l’esprit, et l’expression « le fait que » scande le flux de ses pensées.

     

    Un tel livre pose évidemment le problème de la lisibilité. Mais, d’abord, l’illisibilité est-elle un problème ? photo Pierre AhnneJoyce est-il toujours lisible ? Et Arno Schmidt ? Et Elfriede Jelinek ? Cela ne les empêche pas, au contraire, de compter parmi les grands écrivains de la modernité, c’est-à-dire, justement, les plus radicaux. Ensuite, le livre de Lucy Ellmann est-il vraiment illisible ? Il s’y passe, à y regarder de plus près, bien des choses : une adolescente fait une fugue, une inondation emporte des voitures, la locutrice et ses enfants sont agressés dans leur cuisine par un voisin armé, les deux narrations convergent peu à peu pour se croiser, réunissant les deux (ou trois ?) « lionnes » du titre.

     

    Peu à peu, c’est aussi le portrait d’une femme qui se dessine. Rien de caricatural ni de glauque dans la vie de ce personnage tout en demi-teintes. Elle est cultivée, a été enseignante, est l’heureuse épouse d’un prof de fac, les souvenirs d’amples lectures et d’innombrables films lui reviennent à tout propos. Et on s’attache inexorablement à cette créature timide, complexée, mais dotée d’un solide sens de l’humour, qui a triomphé d’un cancer et s’indigne devant le désastre écologique, la montée de la violence et la catastrophe Trump. Car l’Amérique est l’autre grand personnage du roman, une Amérique au bord de l’apocalypse, où on risque sa vie pour un oui ou pour un non.

     

    « Comme un derviche tourneur… »

     

    Revenons toutefois au monologue intérieur… Le livre n’est pas lisible malgré l’usage qu’il en fait : c’est cet usage qui fait l’impressionnante lisibilité du texte. Le tout est de savoir le lire. S’y prendra-t-on par feuilletage, arrêts sur fragments, plongées dans des chapitres entiers ? Sans doute faut-il combiner ces différentes méthodes pour voir se révéler progressivement une structure à deux niveaux : construction horizontale, par associations reposant notamment sur le son (« je plane un peu, elles ont raison, ça oui, la plupart du temps, lucioles, libellules, demoiselles, volucelles, drosophiles, entorse au poignet » ; « le fait qu’on va avoir droit nous aussi à un sacré blizzard, busard, bizarre, bazar, zigzag, ziggurat, rêve, trêve, épée d’un mètre vingt ») ; construction, plus discrète, en spirale. « il faut me voir tourner en rond pour faire mes pâtisseries spiralées tout en décrivant moi-même des spirales comme un derviche tourneur ou je ne sais quoi », note elle-même notre héroïne ; et, plus loin : « c’est mon bulbe rachidien qui s’occupe de peler et caraméliser et cuire, tandis que je pars en spirale de panique comme tout le monde en pensant à ma mère et à l’extinction des espèces et au Deuxième Amendement ».

     

    Stream of consciousness, disent les Anglo-Saxons. Ici, cependant, ce sont plutôt des cycles de pensées qui s’enchaînent dans un faux désordre et une musique virtuose. De pensées, c’est-à-dire de mots, tant il est vrai, et le livre de l’auteure anglo-américaine le redémontre avec brio, qu’on pense dans les intervalles façonnés par la chaîne des mots. À voir les idées tourner et revenir se tramer à cette chaîne, on éprouve un vertige jubilatoire qui va au-delà de la fascination pour l’exploit d’écriture, qui est aussi, pour nous autres lecteurs français, un exploit de traduction qu’il convient de saluer. Oui, on oublie le tour de force en s’abandonnant à l’énergie primitive de cette parole au plus intime. Car on accède ainsi tout naturellement, par la grâce d’un texte pourtant si ancré dans la réalité américaine, à quelque chose d’authentiquement universel.

     

    P. A.


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