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Critique littéraire, billets d'humeur, entretiens avec des auteurs...

Cui-Cui, Juliet Drouar (Seuil)

Juliet Drouar est connu par ailleurs. Chercheur spécialisé dans les questions de domination, art-thérapeute, trans, il est l’auteur de plusieurs essais : Sortir de l’hétérosexualité (Binge, 2021), Pour le droit de vote des mineurs (2022, sur son blog), La Culture de l’inceste – ouvrage collectif codirigé (Seuil, 2022). Il a décidé de passer au roman tout en restant dans les thématiques qui font l’objet de ses autres textes et de sa pratique militante. Ce qui ne peut que susciter l’intérêt a priori. Donner un traitement littéraire à des sujets qui n’en ont guère ou pas encore, c’est confirmer leur importance.

 

« Hiroshima dans ma tête »

 

On s’engage donc dans la lecture de Cui-Cui plein de curiosité et d’appétit. Et on veut bien passer sur plusieurs choses. Le titre, que je ne commenterai pas (ce sera le pseudonyme que, mis en demeure d’en choisir un, prendra le personnage principal) ; la pratique ostentatoire et revendiquée de l’écriture inclusive dans sa version la plus extrême (« On s’avance toustes timidement vers ces foutues grilles (…). Les militant-e-s apparemment avaient prévu le coup »…). Plus gênant, l’écriture tout court. On vante çà et là son inventivité, j’avoue que j’ai vu quant à moi une pénible imitation du parler collège-de-banlieue, toute tendue dans un effort visible pour en faire le plus possible dans ce domaine aussi : « On est posées sur un coin de pelouse (…) et on fait une acti super ringue. Genre tu le fais quand personne ne regarde » ; « Woa vrai c’est Hiroshima dans ma tête. Émoji cerveau qui explose » ; « Genre si elle avait un crush sur moi est-ce qu’elle m’aurait pas fait un hug ? ». Etc.

 

Pourtant, c’est bien lorsque la collégienne-héroïne a la parole que l’intérêt possible de l’entreprise se dessine. D’abord, est-ce bien une collégienne ? Serait-ce plutôt un collégien ? « Je me sens écrasé », dit-il ou dit-elle, mais, ailleurs : « Je pense qu’on est bien aware du moment toutes les deux » ; et, pour enfoncer le clou : « Je suis tordue. Tout tordu ». Ce flou grammatical savamment entretenu, l’absence de prénom révélateur, l’art de contourner, dans les dialogues, tout ce qui pourrait trancher dans un sens ou dans l’autre laissent entrevoir les vastes possibilités de trouble que le sujet aurait pu ouvrir par le simple usage de la langue.

 

« Utiliser toutes ses cordes émotionnelles »

 

Seulement ce n’est pas tout le temps elle (ou lui) qui parle. Sans que rien vienne justifier autrement cette commodité, un narrateur extérieur prend le relais dès que le premier rôle revient à madame Gisèle. C’est une « profe », que le personnage principal va voir dans son « bureau » (car, telle Ségolène Royal, Juliet Drouar semble penser que les profs de collège disposent chacun d’un bureau) après que l’enseignante a accueilli dans sa classe les représentants d’une association venue parler aux élèves de l’inceste. En effet, celle ou celui qui s’appellera bientôt Cui-Cui est victime d’un père incestueux, et la manière dont les événements proprement dits sont maintenus habilement hors champ tout en occupant, par leur présence silencieuse, toute la place, pourrait être une autre force du texte.

 

Sauf qu’ils n’occupent pas réellement toute la place. Il se passe peu de chose dans ce roman : les rendez-vous de Cui-Cui avec Gisèle, ses émois auprès de sa condisciple Leïla, un projet de fugue, l’unique coup de théâtre qui vient l’interrompre et donner au récit une fin abrupte. Rien de plus. Juliet Drouar n’a pas grand-chose, au fond, à nous raconter. Mais il a, hélas, beaucoup à nous dire. On est en 2027, le droit de vote vient d’être octroyé aux mineurs, Cui-Cui et ses camarades vont voter en rang ; Cui-Cui participe à un « groupe de parole » censé aider les mêmes mineurs à verbaliser leurs émotions et à s’affranchir des dominations qui les accablent ; madame Gisèle, de son côté, va parler de son couple et de sa mission chez sa psy… Autant d’occasions de citer des fragments d’entretiens réels, de développer des idées, de proclamer des manifestes ou de répondre à des questions : « Qu’est-ce qui arrive après un signalement ? Comment c’est les familles d’accueil, est-ce que ce n’est pas pire ? » ; « Utiliser toutes ses cordes émotionnelles et les exprimer avec des mots c’est le contraire de la violence. Après, il y a la question du trauma qui fait qu’il y a un problème d’échelle… » ; « La fugue est en fait un acte politique » ; « Ce n’est pas parce qu’on subit des violences qu’on n’est pas violent.e ». Ainsi de suite, de copieuses notes en fin de chapitre renvoyant aux ouvrages ou aux sites internet dont l’auteur s’est inspiré.

 

Le discours vient à tout propos étouffer la narration ou prendre sa place. Juliet Drouar, qui voulait quitter l’essai le temps d’un roman, ne peut pas s’empêcher de revenir sans cesse à l’essai, au point qu’on se demande s’il n’aurait pas mieux fait de s’y tenir. Car la rencontre de la cour de récré et de l’argumentaire socio-politique n’engendre pas, il faut l’avouer, un objet littéraire très convaincant. Fait-elle au demeurant avancer les causes qu’elle prétend défendre ? À voir…

 

P. A.

 

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