• Une sortie honorable, Éric Vuillard (Actes Sud)

    www.lepetitjournal.netDeux choses intéressent Éric Vuillard : les mythes, tel celui de Buffalo Bill, auquel il s’attaquait dans le très beau Tristesse de la terre (Actes Sud, 2014, voir ici), ou celui de la prise de la Bastille, dans 14 juillet (Actes Sud, 2016, voir ici) ; la façon dont les destinées individuelles s’inscrivent dans le cheminement de la grande Histoire — ce qui, dans le second ouvrage cité, le conduisait à rendre leur place et leur personnalité aux acteurs anonymes de l’événement.

     

    Ici, à première vue, pas de mythes à déconstruire. La sortie honorable que, de 1950 à 1954, tous cherchent (en vain) ici, c’est celle qui permettrait de s’extraire du bourbier indochinois. Les mythes qui avaient cours dans ces années-là (patriotisme, défense de la civilisation, lutte contre le communisme…) se sont, sous leur forme d’alors au moins, depuis longtemps déconstruits tout seuls. Ces mythes, cependant, comme les autres, cherchaient à faire accepter l’inacceptable en dissimulant la réalité derrière l’écran des illusions. Et la tension entre illusion et réalités, ou, plutôt, entre scène et coulisses, est bien au cœur d’un livre qui ne cesse d’en exposer la mécanique.

     

    Derrière gesticulations et déclarations…

     

    On le voit d’abord à sa structure. En guise d’entrée en matière, un premier chapitre, relatant une visite de l’inspection du travail, en 1928, sur une plantation (de caoutchouc) Michelin, montre sans fard le visage grimaçant de la colonisation en Indochine. Suit le récit d’une séance à la Chambre des députés, en 1950, au cours de laquelle on entendra derrière quelles grandes phrases certains s’emploient à masquer pareil visage. Mais à ce récit répond, en fin de volume, celui d’une réunion, en 1954, du conseil d’administration de la Banque d’Indochine. On y apprendra que, « derrière les gesticulations cocardières » des hommes politiques, « derrière les déclarations patriotiques enflammées » des généraux, « la banque avait clairement misé sur la défaite de la France »… et réalisé du coup de substantiels bénéfices.

     

    La visite à Paris, en plein conflit, du secrétaire d’état Dulles sera l’occasion d’exposer le rôle secrètement tenu par celui-ci et par les intérêts qu’il représente dans la déstabilisation de certains pays d’Amérique du Sud ou dans l’assassinat, plus tard, de Lumumba. « Les gouvernements de la République se font en vase clos, comme si on remuait sans cesse le même cornet rempli des mêmes petits papiers ». « Les structures élémentaires de la parenté dans le 8e arrondissement de Paris » révèlent l’obsession de maintenir titres et possessions dans les mains de quelques familles… Éric Vuillard est, on le sait, un révolté. Et cette révolte l’emporte, en longues phrases parsemées d’éclats poétiques, qui suffiraient à faire de son livre une œuvre littéraire. Mais pas un roman. D’ailleurs ce n’est pas un roman. Cet ouvrage sous-titré « récit » se contente de rester toujours au bord d’en devenir un, ce qui vaut bien mieux.

     

    « Le vide parle »

     

    Entreprise singulière que celle de Vuillard, comme l’est aussi, différemment, celle d’un Philippe Videlier — Lyonnais également, et souvent évoqué dans les pages de ce blog. Là où le second fait entrer le roman dans l’Histoire, qu’il traverse à un rythme cavalcadant et narquoisement stendhalien, le premier, moins ironique, ou d’une ironie plus âpre, saisit l’Histoire dans les instants où celle-ci pourrait basculer dans le roman. C’est là que l’on retrouve l’articulation individuel/collectif. Car si, dans Une sortie honorable, on voit, à chaque coin de page, s’esquisser ce qui, sous la plume d’autres auteurs, serait devenu un roman biographique à part entière, c’est qu’au fil de ces pages se déploie une incroyable galerie de personnages.

     

    Notre auteur les croque en portraits saisissants. Herriot « se jette » sur la terrine « avec son petit couteau à beurre et sa grosse main couverte de poils » ; Ferdinand de La Croix de Castries, celui qui commandait le poste de Diên Biên Phu, « se tortill[e] », sur le corps de ses conquêtes… féminines, « dans des positions incroyables »… Tous sont pris dans une machine : leurs origines familiales, le tissu des solidarités de classe…, l’Histoire, tout simplement. Vuillard les empoigne au moment où, prenant conscience du conflit entre ce qu’ils pensent ou veulent être et ce que cette machine fait d’eux, ils sondent leurs propres profondeurs. Car de même que les mythologies voilent les intérêts et les désirs réels, de même l’image de soi, quand elle vacille, laisse voir l’intimité inavouée et à peine consciente des êtres. Ce sont alors des moments quasiment shakespeariens de tête à tête avec soi-même.

     

    Ainsi du général Navarre, le commandant en chef à qui, pour son malheur, une petite voix un jour a murmuré : « Va au cœur de la grande forêt. Empêche le Viêt-minh d’occuper les rizières de Diên Biên Phu »… Le voilà à présent qui tourne en rond dans « son fastueux bureau », où « son angoisse (…) creuse d’invisibles chemins ». « Il ne reste que l’intérieur de Navarre, un vide. Mais le vide parle ». Il dit : « On m’a parlé de vingt mille morts ».

     

    Ainsi de Minost, président du conseil d’administration de la Banque d’Indochine, que son statut de « parvenu » incline à l’introspection. Tandis que sa voiture, après la fameuse réunion de 1954, le ramène vers une fin de semaine en famille, il entrevoit « dans un raptus les cadavres dévorés de mouches, les blockhaus pulvérisés, toute cette chair inerte traînant dans la boue ».

     

    À ces sombres figures de la mauvaise conscience, Vuillard oppose deux figures lumineuses : celle de Lumumba, « le fils de cultivateur au sourire doux, au visage sérieux », qui, au moment de mourir, sait qu’il a eu raison ; et celle de Mendès France, le seul, en 1950, à conseiller, dans un discours à la Chambre, des négociations avec le Viêt-minh. « Il sut qu’il n’aurait absolument pas dû dire ça », mais, en même temps, « il sut qu’il n’aurait pas pu dire autre chose »… Lui, du moins, aura la chance de voir sa clairvoyance reconnue. Plus tard. Beaucoup de morts plus tard.

     

    P. A.

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  • Commentaires

    2
    Laure Cotrait
    Mercredi 19 Janvier à 19:00

    Si vous en étiez curieux, je me ferais un plaisir de vous adresser le journal de bord 1945-1947 de mon mari en Indochine - la guerre débuta en décembre 1946 - que j'ai publié en 2018 Ma campagne en Extrême-Orient. Votre blog m'intéresse beaucoup par ses présentations d'œuvres et d'auteurs ! Avec mon meilleur souvenir de l'atelier que vous animiez, suivi à Aleph-écriture

      • Mercredi 19 Janvier à 19:13

        Très heureux d'avoir à nouveau de vos nouvelles ! J'en profite pour vous souhaiter une bonne année !

         

        Dans une vie idéale, je lirais volontiers ce journal, mais en ce moment, vraiment, avec toutes les publications de janvier... Une autre fois peut-être, merci en tout cas de me l'avoir proposé.

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