• Stéphanie Arc, aimez-vous parler de vos livres ?

    Pour fêter le dixième anniversaire de mon blog, créé en septembre 2011, j’ai demandé à des écrivains que j’ai rencontrés ou dont j’ai parlé au cours de ces dix années de répondre à une question : « Aimez-vous parler de vos livres ? » Les textes qu’ils m’ont fait l’amitié de m’adresser paraîtront, à raison d’un par semaine, dans l’ordre où ils me sont parvenus.

     

    Journaliste, organisatrice de débats, auteure de nombreux articles et d’un essai (Identités lesbiennes, en finir avec les idées reçues, éditions du Cavalier bleu, 2015), Stéphanie Arc a aussi publié un roman, Quitter Paris (Rivages, 2020, voir ici). Roman satirique au sens le plus latin du mot, autrement dit joyeux patchwork où se mêlent fantasmes, souvenirs, messages publicitaires, tableaux synthétiques (elle aime beaucoup ça, voir ci-dessous)… Le tout composant un autoportait ironique et morcelé. Et, esquissant, mine de rien, une réflexion très moderne sur le désir au temps des métropoles.

     

     

    photo Léa Desjours

     

     

     

    Stéphanie Arc, aimez-vous parler de vos livres ?

     

     

     

    Duras est un monstre. Vous vous demandez si quelqu’un l’a pensé avant vous, et qui cela peut bien être. Vous pourriez en parler ensemble, ce serait réconfortant de se dire quand même, cette Duras est un monstre. On aurait moins peur de ses phrases, terribles. 

    En vérité, Duras vous colle la frousse.

    Duras dit des choses terribles, terribles sur l’écriture, des phrases qui vous obsèdent. Pour vous rassurer, vous vous dites bon, ça va, c’est Duras, elle est comme ça, elle joue son rôle de Duras. En plus, elle dit une chose et son contraire, comme lorsqu’elle dit On se tait, sauf qu’elle parle pour le dire. Et puis elle picole. Prends de la distance. Quand on écrit, on se tait, dit-elle. Duras parle pour dire qu’elle se tait lorsqu’elle écrit, sans doute parce que parfois elle se tait et aime à le faire savoir, à cause de la solitude de l’écriture.

    Attention ! elle ne dit pas Il faut se taire lorsqu’on écrit, non non, ça, ça irait encore, surtout que j’ai tendance à désobéir, naturellement je fais le contraire de ce qu’on me demande, c’est un principe, parce que souvent les ordres sont idiots, c’est le contraire de ce qu’il faudrait faire. La contradiction donne le temps d’y réfléchir, et la distance aussi.

    Avec Duras, c’est pas ça le problème. Duras n’ordonne pas Taisez-vous, ne parlez pas de vos livres, ça, c’est plutôt Flaubert, qui trouve que ses lecteurs sont idiots, enfin ceux qui parlent des livres, pas ceux qui se taisent. Flaubert trouvait que les lecteurs qui parlent de ses livres auraient mieux fait de se taire. Il souffre de leurs avis. Il l’écrit dans ses lettres que je n’ai pas lues mais que je connais par Noémi Lefebvre qui, en postface de son livre Parle, parle de Parle, bien que Parler de sa vie son œuvre, dit-elle, est une activité qui frise le ridicule. Sa postface s’appelle “Tais-toi” mais, comme moi, elle préfère désobéir.

    Noémi Lefebvre n’a pas peur de Marguerite Duras, ou alors elle ne le dit pas. Elle n’écoute pas Gustave Flaubert non plus lorsqu’il dit Pourquoi gâter des œuvres par des préfaces ! ou lorsqu’il dit Pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre œuvre ? ou lorsqu’il dit Qu’avez-vous besoin de parler directement au public, il n’est pas digne de nos confidences. Flaubert se répète et c’est pourquoi, souvent, il vaut mieux se taire. Flaubert défend l’autonomie de l’œuvre : il pense que l’œuvre devrait parler d’elle-même sinon cela veut dire qu’elle manque de quelque chose. Personnellement, je trouve qu’elle manque de lecteurs, même si ensuite ça fait beaucoup d’avis, mais au moins on en parle.

    Duras, elle, n’a rien à voir avec ça. Chez elle, c’est existentiel. Elle est du genre définitif définitif, elle assène ses phrases comme des coups de pelle, paf paf. Avec ses lunettes, son col roulé, elle balance des prophéties. C’est la pythie de Neauphle. Elle dit Il fait beau et vous pensez oh là là mince. Elle dit On ne peut pas parler d’un livre qu’on écrit et vous pensez oh mon dieu non, chut chut, c’est trop risqué. Elle dit Écrire c’est se taire, et vous pensez si j’en parle c’est foutu, pour mon texte il va se passer des choses terribles. Comme dans ces braquages où un mec crache le morceau, et crac, la police arrive, ça finit en bain de sang, et adieu les lingots.

    Mieux vaut rester tranquille, et se débrouiller avec sa page, sinon quoi… ? Et voilà, c’est trop tard, j’en ai parlé, j’aurais pas dû, et maintenant qu’est-ce qui va se passer ? Vous flippez. Duras dit que Parler de ça c’est impossible. Elle dit Non non non, tu te débrouilles avec ta page, y a pas moyen, parce que l’idée, tu vois, c’est de hurler en silence, la nuit, dans la maison au milieu des arbres et, au pire, si ça va pas, tu bois un coup.

    Seulement voilà, Marguerite, hurler sans bruit, c’est pas trop mon truc, même avec un petit verre. Alors, à un moment, je vais cracher le morceau, ne serait-ce qu’à mon psy, qui sait très bien m’écouter, peut-être parce que je le paye ou parce qu’il aime Flaubert et voudrait qu’on en parle tandis que, moi, c’est de mon roman que je veux parler et, surtout, pouvoir l’écrire. Et vu qu’écrire c’est décider, du matin au soir, de chaque voyelle et de chaque consonne, bien qu’on n’ait pas idée de ce qu’on fait vu qu’on écrit pour le savoir, à un moment, forcément, je vais en parler, ne serait-ce qu’à ma chérie, qui sait très bien m’écouter, peut-être parce qu’elle n’a pas le choix, ou parce qu’elle veut me tirer de là vite fait. Peut-être même, Marguerite, que je vais lui lire des passages à voix haute. Et, à un moment, timidement, je vais faire lire mon texte à d’autres qui écrivent, pour qu’on en parle et qu’ils me disent Ça bof, ça oui super, ah ça non non non, et peut-être même que j’écouterai leurs conseils, qui ne sont pas des ordres.

    J’avoue, Marguerite, quand on est dans le flot, mieux vaut ne pas s’arrêter pour taper la discute et foncer dans la nuit en hurlant ou en buvant des coups, puisqu’on ne sait pas où on va et, si on savait, on n’écrirait jamais. Alors n’en parlons plus. (Tchin.)

     

    Stéphanie Arc, 4 août 2021

     

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  • Commentaires

    3
    Hélène Veyssier
    Dimanche 5 Décembre 2021 à 11:17

    merci Pierre pour ce moment joyeux et pertinent ! bien besoin!

    2
    Dimanche 5 Décembre 2021 à 09:43

    Oui, c'est très drôle et intelligent, comme l'est aussi son roman.

    1
    Véronique Garrigou
    Samedi 4 Décembre 2021 à 17:42

    Très drôle et très fin! J'ai beaucoup ri...D'autant plus que j'aime beaucoup Duras et que je suis souvent habitée par ses phrases, même si finalement je ne suis pas sûre de toutes les comprendre...

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