• picclick.frLes pères et les mères ont la cote. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué comme moi. Il y a peu de temps encore on racontait son enfance, à présent on raconte la vie de ses parents. Bien des auteurs semblent penser que, puisqu’ils les ont mis au monde, leurs géniteurs sont susceptibles d’intéresser tout un chacun. Et on doit écouter le récit détaillé de leurs existences, dans le respect que commande un tel exercice de piété filiale mais aussi en proie à la gêne qu’on éprouve toujours à recueillir des confidences ne regardant que ceux qui les font.

     

    Le livre de Philippe Herbet, disons-le tout de suite, constitue de ce point de vue une exception, si ce n’est un parfait contre-exemple. D’abord, comme son titre le suggère, c’est aussi et peut-être en fin de compte surtout de lui qu’il nous parle. Son texte est jalonné de brefs autoportraits, qui le montrent d’abord en enfant « maladroit » que « [sa] mauvaise mine, [sa] maigreur, [ses] lunettes » « éject[ent] de tous les jeux », et qui préfère « [s’]enrouler dans [ses] fictions », où il est question de DS, de cargo, de « fugues durant la nuit ». Le voilà ensuite en adolescent complexé, et ce n’est guère mieux : « Au collège, la vie est insupportable (…). La moindre moquerie me fait pleurer. Des chutes de tension me sauvent, je m’évanouis souvent ». Jusqu’à ce que, encore un peu plus tard, il rencontre Batty, alias « Fifille », qui lui fait découvrir « un autre monde, [lequel] s’ouvr[e] comme une orchidée », monde nocturne « où évolu[ent] des folles, des hommes barbus habillés de cuir, des transgenres et quelques femmes dandy ».

     

    « Le temps s’affaisse »

     

    Le père et la mère sont cependant bien les personnages principaux dans ce qui, plutôt qu’à une narration chronologique, s’apparenterait à une suite d’instantanés. Car les parents, eux, paraissent « vi[vre] un présent éternel », et ce privilège accordé au présent préserve le récit de Philippe Herbet de bien des travers dont sont rarement exempts les portraits parentaux que j’évoquais en introduction. Pas d’histoire familiale, ici, qui remonterait laborieusement le cours des générations. À peine des grands-parents, un oncle ou une tante çà et là. Le présent, c’est ce qui est là : sans arrière-plan idéologique ou démonstratif ; sans commentaire où s’étalerait l’attendrissement ou la rancœur ; sans psychologie. L’auteur, il est temps de le dire, est photographe. Fils de prolétaire « est son premier récit, autobiographique et sans image » (à part la belle photo, en couverture, d’un homme et d’un train dans la gare de Kazan, à Moscou). C’est en photographe qu’il conçoit l’autobiographie : il laisse toute la place aux choses.

     

    Aux lumières, aux couleurs, on le sent dès les premières pages, dans lesquelles le premier mot dit sur le père signale sa « belle chevelure noire », à laquelle fera écho plus loin la manie de la mère pour le blanc (« chemisier blanc, petits pulls en coton blanc, jupes blanches, pantalons blancs, shorts blancs lorsqu’elle est à la maison, sous-vêtements blancs, j’imagine »). Mais aussi aux atmosphères que lumière, couleurs et objets composent, et qui donnent lieu à de soudaines épiphanies mélancoliques. Le narrateur est seul avec son grand-père ; celui-ci s’endort ; « Le temps s’affaisse. Je regarde le ciel à travers les vitraux de la fenêtre centrale de la pièce. J’ai l’impression de me perdre dans les couleurs pastel de la lumière, dans les méandres du temps, dans les ondes du monde, dans la couleur pourpre de l’indicateur de la radio. Je n’ose pas tourner le bouton doré… »

     

    « La simplicité du quotidien »

     

    Les objets, les lieux sont ceux d’une époque (les années 1960-1970) et d’une classe sociale (le prolétariat industriel) qui ne sont évoquées qu’à travers eux. Dans cette Belgique de l’acier, le paysage est ponctué de terrils. « Nous habitons une banlieue de poussière rouge de minerai de fer. Les usines sont dans les rues. Les fours à coke, les hauts-fourneaux, les aciéries crachent leurs fumées… » Mais « le crédit facilite les choses » et la fièvre acheteuse sévit : « porte-journaux, tables gigognes, pied fumeur, lampadaires et lampes de table » se multiplient, sans compter, bien sûr, « le lave-linge, le sèche-linge, ensuite le moulin à café, le grille-pain, l’ouvre-boîte, le rasoir et le grill électrique… » Même les noms de vedettes (« Nicoletta, Serge Lama, Michel Delpech, Claude François… ») dont on lit les aventures « dans France dimanche et Ici Paris » semblent désigner autant de produits de consommation.

     

    L’émotion est là, certes. Mais elle naît de la sécheresse. Absence de digressions, de lyrisme ; phrases brèves posées là, à la Henri Calet, dans une successivité affichée qui leur donne le poids et la densité d’objets palpables. L’auteur-narrateur évoque son premier appareil photo, offert à l’adolescence par ses parents : « Je le caresse, je lui parle, il ouvre mon regard sur la simplicité du quotidien. Je (…) m’émerveille de l’étrange beauté sise sous l’apparente laideur de notre banlieue, le jeu de la lumière, la succession des saisons, la couleur des heures (…). Je capte cet état sensible du déroulement du temps, le présent en mouvement, qui me renvoie déjà à des souvenirs ». Belle mise en abyme et discret credo, pour un petit livre modestement ambitieux.

     

    P. A.

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  • www.vsj.caElle écrit systématiquement « je m’en rappelle » mais, une fois n’est pas coutume, on ne peut pas (même moi) lui en vouloir. Si elle ne le faisait pas, Léa Tourret dérogerait au parti pris d’hyperréalisme qui est au cœur de son premier roman. Je ne parle pas de réalisme au sens classique du terme, bien sûr. Mais nous avons ici le portrait exact, cru, d’une minutie quasi maniaque, d’un âge, pour lequel tout lecteur habitué de ce blog connaît mon intérêt : l’adolescence.

     

    Depuis qu’il existe littérairement (Beaumarchais, Rousseau…), cet âge a toujours constitué un pays étrange, c’est d’ailleurs là son intérêt. Mais, au fil des dernières décennies, il semble être devenu franchement une île interdite, fort éloignée du « domaine mystérieux » d’Augustin Meaulnes. Lena, l’héroïne de La Fille de la piscine s’insurge au détour d’une page : « Cette manie de nous mettre dans le même sac (…). Comme si on était tous les mêmes, comme si c’était une maladie temporaire qui nous rassemblait dans l’adolescence ». Eh bien, mon Dieu, c’est en effet un peu le sentiment qu’on a en les entendant parler (activité pour laquelle j’ai été rémunéré longtemps) ; et on l’a plus encore en entrant dans un livre dont il faut approcher au plus près le texte subtil si l’on veut voir se détacher les différences entre ses personnages, qui existent d’abord par leurs gestes et leurs paroles.

     

    Stan Smith et fellation

     

    Car, du coup, ce qui les unit frappe d’emblée. Les signes extérieurs : lecture de Biba, passion du grignotage, dépendance complète à « snap », « tik tok » et « insta », appareils dentaires… Le langage, évidemment : « Max avait embrassé le grand frère de Thaïs sur qui elle crushait depuis toujours » ; « Elle avait terminé Clara parce qu’on voyait ses chaussettes dans ses stan smith » ; « [Sabrina] insistait (…) pour critiquer le comportement abusé de Max ». Ils partagent aussi tous le même mépris résolu pour tous les adultes, parents, profs, vieillards ou simples trentenaires (moins pour les enfants, voir les rapports finement décrits entre Lena et son petit frère). Enfin, il y a, bien entendu, le système complexe et opaque aux yeux profanes des codes et des règles, que l’auteure, laquelle a déjà publié, paraît-il, un « essai socio-anthropologique », expose sans discours mais avec une précision prouvant qu’elle connaît son sujet.

     

    Dans la ville en été, il y a la piscine, lieu unique de l’action. Au bord de la piscine, il y a les garçons et les filles, obsédés les uns par les autres. Parmi les filles, il y a Lena et Max (une fille, vous l’aviez compris). Ou, plutôt, tant les amitiés ici sont rigoureuses, « Maxéléna ». Mais dans cet être hybride il y a quand même Lena, la narratrice. Un tel système de poupées russes (ou de monades enchâssées ?) dit bien le narcissisme exacerbé qui est la première loi du monde dont nous parlons. Le corps y joue le rôle essentiel. Ses défauts, ses fonctions, ses dégoûts, « goutte de sueur (…) glissant » de l’aisselle au flanc, « discrètes vergetures », « cheveux collés au sol » et odeur de « serviette hygiénique pleine ». Ses désirs, culminant ici dans une fellation d’anthologie, tant par son manque radical de lyrisme que par le peu de plaisir qui l’accompagne.

     

    Filles entre elles

     

    Le corps, cependant, c’est aussi et peut-être surtout ce qui scelle la proximité entre les filles. « Ça me surprend presque », dit Lena à propos d’une nouvelle copine, « l’intimité qui s’est constituée entre nos deux corps, leur teinte gourmande et fraîche comme une nouvelle robe que l’on vient de m’offrir et que je mettrai tout l’été ». C’est de cette intimité-là qu’il est avant tout question. Que se passe-t-il, en effet, dans ce récit court qui paraît cependant si bizarrement dense ? Rien. C’est-à-dire ce qui, pour les étrangers, serait une somme de petits riens, mais qui, pour les membres de la tribu, représente un enchaînement de drames essentiels. Max et Lena s’adjoignent une nouvelle amie, Sabrina. Elles croisent Yannis et Lounès, qui viennent de la cité Blanqui. Max manœuvre pour évincer Lena et s’emparer de Lounès. Rupture. Lena se rapproche de Sabrina. Mais la situation va s’inverser, on ne vous dira pas au gré de quelles péripéties…

     

    Bref, c’est l’histoire d’une brouille et d’une réconciliation entre copines. Car entre copines, c’est à la vie, à la mort. Et la mort rôde sans cesse, sous forme de souvenirs de films, de scénarios fantasmés, de rédactions scolaires parlant « d’une adolescente aux cheveux longs retrouvée noyée à la fin d’une soirée sur la plage »… Qui a tué ou va tuer ? Une phrase lue dans un « article de Détective » tourne en boucle dans l’esprit de Lena : « Coupable forcément coupable ». C’est qu’ici tout le monde tue tout le monde. On a vite fait de « terminer » les uns ou les autres, à coups de propos rapportés, de sarcasmes, de photos lâchées sur les réseaux…

     

    C’est l’empire du regard. Enfermée dans son corps, Lena observe le monde, avec une attention qui frôle l’omniscience, repérant ce que le moindre geste dit de l’autre à son insu. Et la précision hallucinée de ses notations, les détails soudain grossis qu’elles font surgir sont pour beaucoup dans la force étonnante de ce premier roman. « En arrêtant d’épier, je me sens plus relâchée, plus insouciante », dit la narratrice. On la comprend. Certains livres vous consolent d’être vieux. Retrouver l’adolescence ? Pitié ! Mieux vaut y retourner par la seule grâce d’un livre…

     

    P. A.

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  • www.auction.frLes Moments littéraires, hors-série Jocelyne François

     

    La Revue de l’écrit intime, bien connue des lecteurs de ce blog, consacre un hors-série au quatrième tome du journal de Jocelyne François. Née en 1933, la romancière (Joue-nous « España », Mercure de France, 1980, prix Femina), poétesse et essayiste (René Char : vie et mort d’une amitié, La Différence, 2010) tient depuis 1961 un journal dont les trois premiers tomes sont parus au Mercure de France en 1990, 2001 et 2009. Voici, sous le titre Car vous ne savez ni le jour ni l’heure, les années 2008-2018. L’édition, établie et annotée par Gilbert Moreau, est accompagnée d’une préface sagace et empathique de René de Ceccatty. « Elle dit ses élans », note-t-il à propos de celle qui, « visant le cœur de la sincérité », parle ici de ses amitiés, de ses enthousiasmes, des petits détails de sa vie quotidienne, avec un dépouillement et un souci d’authenticité qui rendent tout intense.

     

    Et aussi, sans fard, de la vieillesse, de la mort. Celle, en particulier, de l’artiste Marie-Claire Pichaud, sa compagne rencontrée dans l’adolescence : « Claire me manque viscéralement, mes souvenirs d’elle, de la rue du Manège, déferlent avec une précision inouïe. Je les laisse venir, m’envahir. C’est le socle de ma vraie vie avec elle. La gravité solaire de l’amour ».

     

    Le Robinson suisse, Johann David Wyss, traduit de l’allemand par Isabelle de Montolieuphoto Pierre Ahnne (Mercure de France, collection « Le Temps retrouvé »)

     

    Ce prétendu Journal d’un père de famille naufragé avec ses enfants, rédigé entre 1794 et 1798 par un pasteur bernois soucieux de distraire et d’éduquer sa progéniture, fut publié par ses fils en 1812, près d’un siècle après le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719). Il connut un immense succès, et fut traduit aussitôt en français par Isabelle de Montolieu. Celle-ci, comme tous les traducteurs qui lui succéderont, invente une fin au récit, resté inachevé, des aventures du pasteur Arnold, de sa femme et de ses quatre fils, jetés par les hasards de la mer sur une île déserte, très loin à l’ouest de l’Australie.

     

    Philippe Artières, dans son éclairante préface, souligne que, pour les Robinson du XVIIIe ou du XIXe siècle, il n’est pas question de fuir la société pour se réfugier dans quelque paradis perdu, mais, au contraire, en une nouvelle Genèse, de reconstituer autant que possible la civilisation européenne et chrétienne. Donc, pas d’utopie révolutionnaire. Chacun à sa place : « Le père pensait aux moyens d’aborder ; la mère de famille, fidèle à son rôle, songea à emporter quelques provisions de bouche indispensables ». Et la nature est à la disposition des hommes, prête à être exploitée sans limites, au point que les aventures cynégétiques se succèdent en une sorte de long et joyeux massacre (« L’animal était vaincu, et les enfants comme d’ordinaire émerveillés de l’habileté paternelle »). Aux plaisirs du second degré se joignent cependant ceux que procurent la vivacité du récit et la fascination jamais démentie pour le « bricolage », dont Tournier disait que Robinson et ses successeurs étaient bien les « saint[s] patron[s] ».

     

    P. A.

     

    Illustrations :

    (Marie-)Claire Pichaud, Sans titre, acrylique sur toile

    Albert Uriet, illustration pour une édition du Robinson suisse

     

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  • www.lotsearch.netIls sont trois. D’abord, un narrateur, dans lequel on s’interdira d’autant moins de reconnaître Alain Veinstein qu’il avoue être poète, écrivain, créateur sur France Culture de l’émission Nuits magnétiques. Après une rupture, entre deux relations et situations, il loue dans le XIVe arrondissement de Paris un logement destiné à lui permettre de recevoir en toute tranquillité ses deux jeunes enfants. « Deux pièces ? C’était beaucoup dire. Une seule en fait, séparée en deux par une cloison en placoplâtre qui révélait le bricolage et dont la peinture écaillée n’avait rien à envier à celle des autres murs (…). Pour tout dire, planait une odeur d’humidité et de malheur ». Comment en est-il venu à choisir un endroit pareil ? C’est à cause de la jeune fille de l’agence : « Elle sortit de son sac une bouteille d’eau. Quand elle la porta à sa bouche, j’aperçus ses aisselles, non épilées ».

     

    Du travail à l’œuvre

     

    Pour retaper un peu son nouveau domicile, notre homme fait appel à un ami, Joerg Ortner, peintre et graveur connu d’un cercle d’initiés. Le narrateur précise en passant que, plus tard, la comtesse Immacolata Rossi di Montelera (voir Martini et Rossi) commandera à ce personnage étrange mais ferré dans toutes les techniques imaginables une fresque pour sa maison, proche de Lucques. Il n’avait, dans cette entreprise, pas d’assistant, ajoute-t-il. Je lui en ai connu pourtant un (1), quant à moi, lequel m’a longuement parlé autrefois de celui qui lui apprit l’art de la fresque. Amusante coïncidence ou, qui sait, hasard objectif…

     

    Mais ce n’est pas de ma vie qu’il s’agit ici. Il s’agit des trois héros d’Alain Veinstein. Dont le troisième est, bien sûr, l’appartement lui-même, et la première originalité de ce livre est bien d’envisager l’autobiographie à travers l’histoire d’un lieu. Et quel lieu ! Ses murs récalcitrants, sa cour obscure, son espace étriqué seront le décor quasi unique de l’action, mais joueront également le rôle central dans un singulier récit d’initiation.

     

    Car ce qui devait être un simple et banal rafraîchissement devient très vite tout autre chose. Quoi ? Une « lutte titanesque pour la perfection », et même peut-être « une manière de combat contre la mort ». Que cherche Joerg ? « Un spectre ? Un grand cachalot blanc ? (…) La Montagne magique ? »… En tout cas, le travail de rénovation se transforme en une œuvre interminable, où tout, lessivage, ponçage, chasse aux fissures invisibles et toujours renaissantes, est sans cesse à refaire. Les jours, les semaines, les mois passent, consacrés à ce labeur harassant, qu’interrompent et ponctuent les monologues de l’artiste et les commentaires qu’il fait de livres puisés dans la bibliothèque de l’auteur-narrateur, le tout dans la fumée d’innombrables Camel.

     

    Triangle et labyrinthe

     

    C’est le portrait d’un personnage extraordinaire au sens strict, figure exacerbée de l’artiste. Mais aussi, plus obliquement, l’autoportrait de celui qui le regarde d’un œil fasciné, et se regarde lui-même sombrer à sa suite dans une entreprise de plus en plus extravagante. De temps à autre, ce locataire désespéré envisage de se révolter : « J’étais maintenant résolu à ce que Joerg prenne ses cliques et ses claques et disparaisse de ma vue à tout jamais. Il m’avait fait perdre assez de temps comme ça. Mais pareille méthode, presque aussitôt, me déchirait le cœur »… Et quand l’aventure, bien plus tard, se terminera enfin, ce dénouement s’accompagnera, « au-delà de la satisfaction d’être enfin dans [les] murs », d’un « sentiment de défaite ».

     

    Rien d’autre que ce triangle presque amoureux, associant l’artiste, l’œuvre, et, ici, plutôt que le donateur, le commanditaire, dans un récit placé sous le signe inévitable du ressassement. Et où le comique, irrésistible, naît de la répétition, mais aussi du contraste permanent entre « des tâches plutôt prosaïques » et l’exigence de celui qui les élève « à la hauteur d’un grand art ».

     

    Ce pourrait être une de ces fictions de Kafka (souvent nommé) qu’on pressent allégoriques et qu’on cherche à doter d’un sens second, sans savoir très bien lequel choisir. De quoi parle Poursuivre, exactement ? De la tâche impossible de l’artiste, de son exigence d’absolu, telle que Balzac a pu la mettre en scène dans Le Chef-d’œuvre inconnu ? Pour Joerg, « peindre, c’[est] ne pas peindre » ; il est « pris dans un mouvement infini, fait de brisures et de renversements, où chaque étape en appelle une autre, chaque commencement un recommencement ». Ou alors, s’agit-il du réel qui se dérobe à la représentation ? « Il y avait toujours quelque chose », dit le narrateur, « que lui seul pouvait voir »… À moins qu’il ne soit question, à travers tout cela, de l’écriture, comme les figures de Goethe, de Laporte, plus encore de Blanchot, convoquées en début de volume, pourraient le faire penser ?...

     

    Ces interprétations, dont chacune renvoie plus ou moins à l’un des sommets du triangle dont je parlais plus haut, s’esquissent, se dérobent, restent là, cependant. Nous sommes comme le narrateur devant les détails impalpables que lui montre Joerg. Prisonniers, nous aussi, d’un espace minuscule et pourtant labyrinthique. Et quand, pour finir, une intervention, extérieure, évidemment, vient rouvrir les portes et mettre fin au livre, on en sort, comme son auteur, là encore, à regret.

     

    P. A.

     

    (1) Bruno Baloup, peintre lui aussi, dont on peut admirer les œuvres à l’adresse que voici : https://www.brunobaloup.com/

     

    Illustration : Joerg Ortner, Carrière, Paris, 1963

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  • www.tourisme-ouestvar.comVoici un nouvel éditeur. Il est installé à Marseille, et ses quatre premières publications ont vu le jour ce mois d’avril. Il s’appelle Le Bruit du monde. Un nom où s’annonce clairement l’exigence d’une littérature « en prise avec les enjeux du monde contemporain », pour parler comme l’éditrice elle-même. Chacun sait ma méfiance devant de telles professions de foi, qui font craindre, en fait de littérature, un mélange vaguement fictionnalisé d’Histoire, de sociologie et de bons sentiments. Ces craintes, avouons-le, ne se dissipent guère à lire l’argumentaire des quatre premiers ouvrages, où l’on retrouve les dangers d’Internet, les mémoires des guerres d’Algérie et de Bosnie, celle — pour le titre qui nous occupe — de la désindustrialisation.

     

    Mais il y a de bonnes surprises, et qui déjouent les préjugés. Ce livre, le quatrième d’un auteur habitant également Marseille, en est une. Le « monde emporté » dont il parle, c’est celui d’un certain rapport au travail, d’une certaine identité de classe disparus avec les trop célèbres trente glorieuses et l’entrée dans la mondialisation. Cette mutation étant vue à partir de l’exemple des Chantiers navals de La Seyne-sur-Mer. Ça commence en 1972, quand le narrateur y entre, rejoignant là son père, ajusteur dont tous admirent le coup de lime. Ça se termine en 2014, bien après la disparition de l’entreprise, sur une énième action en justice intentée par les anciens ouvriers, décimés par les cancers dus à l’amiante.

     

    Histoire et mémoire

     

    Entre-temps, on aura suivi, après les dernières années de splendeur, l’apparition des premiers signes inquiétants (« Un mot […] que nous entendons pour la première fois : concurrence ») ; les tentatives de restructuration ou de sauvetage, les luttes, la défaite, les reconversions plus ou moins réussies. Sept ans après la fermeture, l’arrivée des premiers courriers incitant les anciens ouvriers à « faire un dépistage de pathologies professionnelles liées à l’amiante ». Les morts, la montée du scandale, le combat pour la justice et contre l’oubli, toujours inachevé à la fin du récit.

     

    Un récit inscrit dans une tradition littéraire qui a eu ses chefs-d’œuvre, de Zola à Dabit, Poulaille, pour une part Charles-Louis Philippe, puis à Claire Etcherelli et Linhart : le roman ouvrier. Ici, c’est à peine un roman, même si François, alias Narval, raconte aussi la mort de son père et ses amours trop tôt dénouées avec Louise, sur fond de Sonny Rollins et de Stan Getz — notre héros aime le (bon) jazz. Le fil conducteur, strictement chronologique, c’est cependant celui d’un combat perdu contre l’Histoire, et, en parallèle, d’une mémoire qui se construit en même temps que la découverte de l’écriture : François commence à « dérouler le récit des Chantiers » « après l’inhumation de [son] père » ; il continuera à « [se] tenir aux mots comme à un fil dans l’obscurité ».

     

    « Maladie professionnelle »

     

    C’est son récit que nous lisons. Il dit « les carénages, la Machine, la camaraderie, la lutte ». Sans discours, ou presque. Le rapport à l’Histoire et au politique se déplie en petites touches au fil d’expériences accumulées : celle du père, « compagnon de route » (« Il avait milité dans les cellules », donc il n’était justement pas un « compagnon de route », mais passons) qui s’éloigne du Parti après la Tchécoslovaquie, et pour qui 1968 s’est conclu par une trahison des syndicats (« Leurs accords, c’est que du grain à picorer ») ; l’enthousiasme du héros lui-même, ensuite, et de sa compagne, en 1981 ; leur déception lors du tournant de 1983 ; en 1986, l’entrée du Front national à l’Assemblée.

     

    Bref, une suite de désillusions. Il y a, dans le récit de cette lente rupture avec la lutte des classes, une indéniable dose de désespoir nihiliste. Mais, du coup, la première place est laissée à ce qui est peut-être ici l’essentiel : la camaraderie, le souci de « la dignité », sans cesse rappelés ; le travail en tant que tel, surtout. D’abord, dans sa matérialité : à travers ses objets, « fraiseuses, étaux-limeurs, presses plieuses, cisailles guillotines… », ses gestes, quand « [la] main, plus experte, pens[e] (…) la première, avant d’être rattrapée par [la] tête ».

     

    Mais le travail façonne, plus que le métal ou le corps, l’esprit, où il installe un sentiment d’identité indéconstructible. C’est là que la réflexion de Christian Astolfi devient d’une subtile ambiguïté. « Et si votre véritable maladie professionnelle, c’était le travail ? », lance Louise à François et à ses camarades… De fait, l’identification à la classe ouvrière, la lutte pour la dignité et la défense de l’outil se sont retournées pour eux en un mal insidieux qui porte un nom : l’amiante. Se battre pour continuer à travailler, c’était, sans le savoir, lutter pour s’y exposer. Et « la dame blanche », qui « ne pénètr[e] pas simplement les corps », mais « pren[d] possession des vies », revêt la dimension allégorique d’une catastrophe doublement historique. Sombre constat. Il fait du livre de Christian Astolfi un singulier chant funèbre. Et contribue à lui donner, par moments, des accents d’une vraie et tragique grandeur.

     

    P. A.

     

    Illustration : l'ancienne porte des Chantiers navals de La Seyne-sur-Mer

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