• www.larousse.frOn est alléché, forcément… Voilà que l’auteur de Fragments de la vie des gens (Verticales, 2000), après le remarquable et autobiographique Papa (Seuil, 2020, voir ici), entreprend de nous raconter la mort de Flaubert, survenue, comme chacun sait, alors que celui-ci sortait de sa salle de bains. On a hâte de voir.

     

    Lui et moi

     

    Deux parties. Je : nous sommes le 8 mai 1880 ; Gustave, donc, est dans sa baignoire, où « [sa] mémoire s’[est] répandue, les souvenirs flott[ent] devant [lui] comme des jouets de liège ». En même temps, il n’est déjà plus dans sa baignoire, puisqu’il évoque « [son] imminent décès » et sait que « bientôt [son] âme corpulente comme un zeppelin s’envoler[a] ». Quoi qu’il en soit, il nous raconte, un peu en désordre et avec beaucoup de parenthèses, à la première personne, sa vie — et surtout sa jeunesse : l’hôpital de Rouen, où il habitait avec sa famille, les contes de fées dont le grisait la servante, la mort de sa sœur Caroline,  son amitié avec Alfred Le Poittevin et avec sa sœur Laure, la future mère de Maupassant ; Elisa Schlésinger ; plus tard, Louise Colet ; l’épilepsie, le voyage en Orient, la lecture de La Tentation de saint Antoine à Bouilhet et Du Camp consternés…

     

    Tout cela émaillé de considérations sur l’avenir, que, mort, il connaît comme vous et moi : « Gens venus d’hier, vous donnâtes le branle à cette évolution de l’éthique au nom de laquelle votre passé est aujourd’hui jugé par de nouveaux venus »… Sur l’avenir, c’est-à-dire sur le présent, où l’auteur de Madame Bovary se voit « réduit à camper dans la tête du signataire de ce livre », dont il feint d’énoncer les règles : « Je fais (…) le serment de m’en tenir à mon passé officiel ». « Si d’aventure je m’en éloignais, si j’allais même jusqu’à en prendre le contre-pied, je le signalerais au fur et à mesure afin que le lecteur ne répète pas ces mensonges en société au risque de se discréditer auprès des érudits qui refusent encore d’admettre qu’un passé de qualité évolue comme un grand cru ».

     

    Seconde partie : Il. Même jour, même heure. Après le récit de la vie, le récit, à la troisième personne, de la mort. Elle dure longtemps, ponctuée d’hallucinations, « le grand défilé des êtres qui ont traversé sa vie », ses personnages, « son voyage avec Maxime remonte en trombe la cage d’escalier des années ». Ça se termine par l’enterrement, après la toilette funèbre par les soins de Maupassant.

     

    Des gens et des vies

     

    Jamais peut-être les problèmes, voire les impasses du roman biographique n’auront aussi nettement sauté aux yeux. Je/Il : derrière la concurrence des narrateurs, la juxtaposition des auteurs. Jauffret ne cherche pas à s’emparer de Flaubert ; dans ce livre qui, avec ses variantes en annexe dans un Chutier et sa bibliographie savante, fait signe vers La Pléiade, il travaille à le pousser pour occuper sa place. Résultat : ça ne prend pas. On a toujours d’un côté la vie de Flaubert (pour peu qu’on ait lu un des ouvrages mentionnés, on connaissait déjà, merci), et, de l’autre, les facéties de Jauffret. Sa verve, indéniable, mais aussi sa misanthropie sans nuances ; son obsession du sexe (tous les amis étaient des amants, point final) ; sa manie des vies inventées ou, ici, réinventées : et si Rodolphe avait prêté de l’argent à Emma ?... et si celle-ci avait plutôt vécu à Paris, où elle serait devenue la maîtresse d’Arnoux ?...

     

    Le véritable auteur occupe tout le terrain. Ce qui ne serait pas nécessairement gênant si l’on ne se demandait sans cesse pourquoi il est allé s’y installer plutôt que sur n’importe quel autre. D’autant qu’aucun écrivain du passé n’était moins fait pour l’accueillir. « La table [de travail de Flaubert] se rappel[le] tous ces personnages qui [ont] trottiné sur son dos ». Sortis de la réalité, comme Charles, devenu camarade d’internat d’Achille, frère de Gustave, ou comme madame Bovary elle-même, malheureusement « exilée à jamais du genre humain ». Et même si Jauffret fait ailleurs dire à Flaubert, à propos de ses héros, que « pas plus qu’Emma aucun d’entre eux n’avait la moindre connivence avec le réel », il ne peut s’empêcher de les y ramener sans cesse, puisque, « pareils à une bande de syndiqués » haïssant leur patron, il ont « pris l’habitude de surgir à l’improviste pleins d’aigreur à l’encontre du sort que [leur créateur] leur a réservé ». Tandis que celui-ci, de son côté, a, bien sûr, « déteint dans tous ses livres ».

     

    Les considérations théoriques occasionnelles (« Il est impossible d’imaginer sans langage et pour exister la réalité doit être énumérée ») n’y changent rien : pour Jauffret, Flaubert, ce sont des vies et des gens. Vision qui semble fort éloignée de ce qu’en pensait le premier concerné, lequel ne posait pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à l’inventeur d’histoires. Son invention, il l’a assez dit, c’est le style. Non qu’il soit le premier à en avoir un, mais il est le premier à l’avoir, consciemment et délibérément, fait parler en tant que tel. Ni décoratif ni expressif, c’est lui la chose, et la perfection ostentatoire des phrases de Flaubert dit l’indifférence de la matière en contraste avec le bavardage et les égarements des hommes.

     

    Ce sont eux qui s’étalent dans le livre de Jauffret. Vus comme il les voit. Flaubert, sauf sur la couverture, n’est là nulle part.

     

    P. A.

     

     Illustration : La Maison de Flaubert à Croisset, René Thomsen (1897)


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  • www.etsy.comÇa se passe pendant les années de la Prohibition, mais ce pourrait aussi bien se passer en 1948, quand parut pour la première fois ce deuxième roman de son auteure, cinq ans après le plus connu Lys de Brooklyn, adapté à l’écran par Kazan en 1945.

     

    Tout y commence par le récit d’un cauchemar. Margie, seize ans, rêve souvent du jour de sa petite enfance où, ayant échappé à la main de sa mère, elle s’est perdue. Dans son errance, elle est passée devant un hôpital, a vu deux brancardiers sortir un cadavre d’une ambulance, l’un d’eux tenter d’embrasser une infirmière, a été exclue de leur jeu par des enfants, comme n’étant pas du (bon) quartier. La mort, le sexe, les classes sociales. Voilà le programme. Il annonce les expériences et les découvertes que fera, en devenant adulte, la jeune héroïne, jusqu’au moment où, à la dernière page, elle verra, dans son fameux rêve, s’ouvrir enfin « les hautes grilles » qui lui barraient le chemin jusqu’alors : « Elle ne se perdrait plus jamais ».

     

    Rêve américain et mères catastrophiques

     

    Roman d’éducation, donc, dans le populaire, voire prolétaire Brooklyn des années 1920, où Betty Smith passa sa propre enfance. Un roman placé sous le signe du réalisme, bien sûr, qu’il imprègne les descriptions de la vie quotidienne ou l’implacable tableau du sort fait aux pauvres. Ceux qu’on voit, à la fin du jour, dans le tramway, « épuisés, écrasés de fatigue » : « Cette tâche, qui les tuait, ne leur apportait que tout juste assez de repos et de pain pour pouvoir travailler encore ». Tous ont pourtant cru au « grand Rêve américain », dans lequel « pauvreté, travail pénible, ambition, honnêteté rigoureuse, épargne systématique » apportent « le succès, la fortune, la gloire ». Certains y croient encore, à leur manière, persuadés qu’« un jour, demain, la semaine prochaine », « tout ira mieux ».

     

    Ainsi Margie, curieux mélange de naïveté, de lucidité et, surtout, de vitalité inépuisable, toujours prête « à accueillir les événements comme ils se présentent, à en tirer le meilleur parti ». Autour d’elle, d’autres femmes : son amie Renie, tout aussi pleine d’allant ; ses collègues de bureau ; et le cortège des mères — la sienne, celle de Frankie, qu’elle épousera, celle de Mr Prentiss, qu’elle préférerait épouser. Dans ce monde où le mariage est la grande affaire, et où l’appartenance religieuse (catholique ou protestant) y joue un rôle déterminant, toutes les génitrices se révèlent, à des degrés divers, désastreuses. Flo, la mère de Margie, est une éternelle pessimiste, qui a accueilli son enfant perdue et retrouvée par une pluie de gifles ; la mère de Mr Prentiss, le chef de bureau, a fait de lui, pour toujours (?), un vieux garçon. Quant à la mère de Frankie, le jeune époux, le résultat de son éducation se résume assez bien dans ce dialogue entre lui et une Margie enceinte et « toute fière de voir ses seins grossir » : « — Regarde ! dit-elle. — Regarder quoi ? — Ma poitrine. — Qu’est-ce qu’elle a ? — Elle est remplie. Elle est gonflée ! — Et puis après ? »

     

    Féminisme et fuite du temps

     

    Face aux maris décevants, aux mères castratrices, aux pères falots, il y a les filles, pleines de gaieté et de vie. Notre héroïne montre, en plus, une sereine audace dans l’affirmation de son désir (voir plus haut) et, à l’occasion, une agressivité de bon aloi — n’hésitant pas à déclarer à sa belle-mère : « Maman Malone, je vous hais ! » À la critique sociale vient donc s’ajouter une bonne dose de féminisme, le tout mêlé d’humour… et de quelque chose d’autre encore, qui confère à ce roman d’une époque, lequel n’a rien d’un roman daté, un curieux charme. Il tient peut-être à l’usage subtil de la focalisation, juste assez surplombante pour ajouter un peu de pessimisme à la fraîcheur de l’héroïne, appelée à rejoindre peu à peu le point de vue de la narratrice. Il tient sûrement à la bizarrerie qui rôde partout, et installe aux confins de l’onirisme loufoque un récit se maintenant pourtant, en apparence, toujours au plus près du quotidien. Dialogues frôlant l’absurde, notations décalées (une brosse à dents dressant « sa tige raide de fleur expressionniste »), c’est justement l’attention extrême à un réel minutieusement grossi qui crée, en même temps que le comique, une impression discrète d’inquiétante étrangeté.

     

    La mère de Renie lui achète une robe de bal qui paraît « faite du même tissu blanc épais qu’on utilise pour capitonner les cercueils ». Le père de Frankie, dans l’espoir de changer de métier, étudie obstinément l’art de l’embaumement. Fière de sa première montre, Margie rêve « devant le cadran minuscule », au temps, qui existait « avant l’instant de sa naissance » et « n’hésiter[a] pas plus à l’heure de sa mort »… Sous le récit faussement transparent de Betty Smith s’ouvrent des profondeurs bien sombres…

     

    P. A.

     

    Illustration : Williamsburg Bridge, entre Brooklyn et Manhattan, dans les années 1920


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  • www.peinturemurale.comJ’ai raté le deuxième tome… En 2013 paraissaient, déjà chez Actes Sud, Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, avec pour seul sous-titre Assez gros fabliau. On y assistait aux débuts de Hans Holbein, désigné par l’équivalent littéral et français de son nom. Elles étaient narrées avec une verve étourdissante, et esquissaient sans le dire une réflexion subtile sur les rapports entre réel, images et mots (voir ici). Puis, en 2018, Jambecreuse revenait, pour de nouvelles « aventures », toujours « extravagantes », au temps de la révolte des Rustauds. Mea culpa. Passons. Cette année, nous voilà au pays de Barbe bleue, et le volume est sous-titré Conte moral et édifiant, mais aussi Tiers Livre.

     

    Histoire et farce

     

    Barbe bleue, c’est Henri VIII. Arrivé dans son royaume en 1526, Holbein y aura successivement pour protecteurs Thomas More, Cromwell (Thomas aussi, pas Oliver, 1599-1658), le souverain lui-même. Avant de mourir, en 1543 (ou peut-être en 1554 ?), à Londres, de la peste ou, comme préfère le penser et le dire Harry Bellet, du mal français. Avec une désinvolture résolue, le récit, suivant année après année les événements réels ou imaginaires, petits ou grands, mêle la chronique, le roman historique et, comme le second sous-titre le suggère, l’héritage rabelaisien de la farce médiévale. On rencontre maints grands personnages, parmi lesquels, outre ceux déjà mentionnés, Érasme, toujours, le cardinal Wolsey ou Soliman le Magnifique. Et, comme chez Dumas, les intrigues politiques, mettant ici aux prises les rois de France et d’Angleterre, le Grand Turc, le pape et l’empereur Charles Quint, se nouent à l’intrigue romanesque et privée (Holbein étant censé détenir une lettre pas très catholique écrite par un pape décédé peu avant, ce qui lui vaut l’inimitié d’un patibulaire dominicain).

     

    Tout cela nous est conté tantôt par un narrateur actuel, tantôt par un certain Harry (tiens, tiens…) Maynert, peintre authentique, mais dont on ne sait rien, ce qui a permis à l’auteur de « s’en emparer », comme il l’avoue, pour en faire l’apprenti et le disciple anglais du peintre bâlois. Devenu vieux, ce témoin privilégié revient sur ses années de jeunesse, avec, parfois, la candeur malicieuse qui était alors la sienne.

     

    Cette organisation narrative quelque peu foutraque va bien avec une écriture toujours aussi bariolée, dont l’exubérance fait passer les innombrables fautes syntaxiques ou de vocabulaire. Et avec un ton toujours truculent, un peu systématiquement primesautier, mais quoi ! on est, avec Bellet et son Holbein, dans le gros fabliau, qui ne ménage pas l’allusion gaillarde et se délecte à l’évocation de supplices divers : décapitations, écartèlements, « les bourreaux ne chôm[ent] pas ». Quand le méchant des méchants finit entre les mâchoires d’un ours, lequel lui « gob[e] » la cervelle « comme une friandise », on ne peut malgré tout se défendre d’éprouver, pourquoi le nier, une certaine satisfaction.

     

    Art et mémoire

     

    Le corps, on l’a compris, continue à tenir le premier rôle. Et ses cinq sens. La vue avant tout, bien entendu. Le roman débute par une description hallucinée du pont de Londres à l’époque de Holbein, et évoque de nombreux tableaux de sa période anglaise, à commencer par les fameux Ambassadeurs. Cependant, la peinture en tant que telle n’est pas ici le thème et le sujet de méditation qu’elle constituait dans le premier volume. C’est surtout le portrait d’une époque qui nous est offert. En équilibre instable entre Moyen Âge et modernité, hésitant entre raffinement extrême et barbarie. Inventant les villes modernes, ce qui nous vaut une évocation saisissante de la Londres d’alors et de la vie qu’on y menait, reconstituée avec minutie. En effet, l’érudition, jamais indiscrète, est bien là, comme l’attestent la Postface pas peu pédante… et la bibliographie qui la suit.

     

    Car Bellet est d’abord historien et critique d’art. Et, par-delà la drôlerie ou le plaisir de conter, il incite ici à une réflexion sur la place de l’artiste, dans la société de la Renaissance et peut-être dans tous les temps. Le livre insiste à plusieurs reprises sur la distance salutaire entre grands et gens du commun. Si les premiers sont, à l’image du roi Henri, des « lions rugissants », ils finissent souvent mal, voir les épouses et les ministres successifs du même souverain. D’où ce commentaire de l’obscur Harry Maynert : « Qu’est-ce que cela peut me faire les intrigues d’en haut, à moi qui suis heureux en bas ? » Entre ces deux extrêmes, l’artiste commence, en ce début du XVIe siècle, à occuper une place singulière. Pour la tenir, il lui faut « faire plaisir aux puissants », et faire sienne la morale que Harry Bellet prête à son héros : « Je partage les vues de chacun de mes clients ». Mais, sous ce cynisme, on sent poindre une autre question : cinq siècles plus tard, de qui se souvient-on le mieux ?... Oui, ce roman de Holbein était bien, malgré les apparences, un conte moral et édifiant.

     

    P. A.

     

    Illustration : Les Ambassadeurs (1533), détail (l'anamorphose du crâne)


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  • declic1718.orgPour Pontée (Arléa, 2019, voir ici), il avait passé plusieurs semaines sur un porte-conteneurs. Avant d’en rapporter non un récit de voyage, mais une exploration du lieu, dans toute son étrangeté, tel qu’il s’offrait au regard d’un témoin venu d’ailleurs. C’est encore d’un lieu qu’il s’agit dans le nouveau livre de Jean-Paul Honoré. Bien différent, cependant : ouvert, même si circonscrit, et, surtout, aussi bien institution que bâtiment. C’est en effet le Tribunal de justice de Paris, dans le quartier des Batignolles, que notre auteur a longuement fréquenté et parcouru, son petit carnet de moleskine en main (1).

     

    La logique du kaléidoscope

     

    Le résultat, à nouveau, déjoue les attentes (et les craintes) : pas de plaidoiries, pas de réquisitoires ; pas de morale ni de sociologie. La tentative, faussement plus simple et tellement plus passionnante, d’épuiser le sujet envisagé dans sa matérialité pure, sous toutes ses facettes. Et il faut, comme à propos de Pontée, s’émerveiller de la construction à peine perceptible, qui glisse de l’extérieur à l’intérieur (couloirs, atrium, cafétéria, enfin salles), puis aux hommes (avocats, magistrats, mais aussi visiteurs ou gardes), et à leurs usages (langage, tenues, attitudes…). Tandis qu’en contrepoint de courts fragments d’audiences, où le dialogue précisément restitué tient une grande place, font alterner de petites affaires, navrantes ou grotesques, de délinquance quotidienne et le procès médiatisé du harcèlement moral dont une grande entreprise a fait, un temps, sa méthode de gestion des ressources humaines.

     

    La description plutôt que l’analyse, et la logique du kaléidoscope plutôt que celle du récit. Car c’est le regard qui joue le premier rôle. Pas tout à fait celui du Persan de Montesquieu, le visiteur ne feignant pas ici une naïveté complète qui resterait d’ailleurs invraisemblable. Il s’agit plutôt de tirer tout le parti comique aussi bien que poétique d’une attention exacerbée.

     

    Les choses et les mots

     

    Aux choses, bien sûr. Et l’ombre de Ponge plane toujours (« Les quatre-vingt-dix salles d’audience de ce tribunal présentent la beauté particulière des boîtes où se loge un produit de qualité ») sur certains passages d’un texte où passent aussi parfois les fantômes de vers réguliers (« La préposition s’y fait particule, et la finalité du meuble résonne comme un anoblissement » — à propos de « la table de justice »).

     

    Mais c’est surtout aux gens que s’attache cette fois le regard de l’observateur. À leurs tenues professionnelles, aux effets troublants ou cocasses qu’elles produisent. Voir cette minutieuse étude des chaussures révélant, sous l’uniforme robe noire, « un nouveau continent, riche en contrastes ». Ou ce croquis, construit comme une énigme de La Bruyère, où « la danse spectaculaire » d’un couple d’oiseaux « dont l’un se pare de couleurs éclatantes, tandis que son compagnon se contente d’une livrée sombre » se révèle en fin de compte n’être autre que le va-et-vient « d’un client en éclatant boubou vert pomme (…) et de son conseil dont la robe est un plumage noir, à peine marqué de quelques points blancs ».

     

    Sous les tenues ou sur leurs bords, les corps : « sous la manche relevée, le geste d’un bras nu » ; « des mèches blanches » dans des chevelures brunes, du coup « assorties à la toge et au triangle du rabat ». Ou les « mains de la Présidente », dont, pendant qu’elle parle, le « jeu est un spectacle vivant ». Inversant, là encore, les priorités attendues, l’observateur-locuteur centre son attention, et la nôtre, sur ce qui continue d’exister comme en parallèle, en marge de l’officiel, à la suture public / privé, institution / individu.

     

    Tandis que le langage poursuit son bruissement et son œuvre. Langage de spécialistes, avant tout, du langage, où la rhétorique, les humanités, sinon la littérature elle-même, semblent être venues se réfugier. Dans quel autre contexte citerait-on en latin (« Da mihi factum, tibi dabo jus ! ») ou emploierait-on « certaines formes du verbe seoir que Littré, déjà, trouvait désuètes » ? Où, sinon là, entendrait-on « ce cri » : « Allait-il s’amender ? Que nenni ! ». Où ouvrirait-on encore des dictionnaires pour « passer trente minutes à définir [un] mot » ?

     

    « Qu’est-ce que vous appeliez vie ? »

     

    Aucune ironie dans ce qui pourrait néanmoins s’apparenter à un conte philosophique. C’est ici l’humour qui, comme souvent, est philosophique. Sans commentaires, par le simple grossissement de détails magnifiquement saisis et habilement juxtaposés, il ouvre ce qu’on pourrait appeler des possibilités de méditation : sur les rapports entre l’individu et le social ou entre la chair et les mots, on l’a vu. Mais aussi, naturellement, sur le caractère problématique du juste. Encore une fois, pas de longs discours : de simples portes entrebâillées. Au lecteur de s’y glisser s’il le désire. Ainsi de cette question à un prévenu dans le cadre du procès pour harcèlement moral évoqué plus haut, à laquelle sa position en chute d’un passage donne son caractère significatif :

    « Vos mutations de personnel : vous dites dans le bassin d’emploi ou dans le bassin de vie. C’était quoi, pour vous, la différence ?

    « Qu’est-ce que vous appeliez vie ? »

     

    Mais, quelques pages plus loin, ayant vu un autre prévenu, dans la même affaire, s’indigner avec l’accent de la sincérité des accusations qui pèsent sur lui, cette réflexion du visiteur, qui, selon sa coutume, se désigne comme il s’adresserait à nous : « Vous ne voudriez pas avoir à juger ».

     

    P. A.

     

    (1) À propos de cet objet cher à Jean-Paul Honoré, voir ici.


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  • www.pinterest.frOn ne peut se défendre de penser à Nadja en lisant ce livre qui, selon la formule de la belle collection « Traits et portraits » (1), que dirige, au Mercure, Colette Fellous, mêle l’image au texte pour composer un tableau de soi et de sa vie. C’est la formule de la collection. Mais on pense à Breton, parce que, cette fois, c’est Sollers, qui aime les grands hommes et le name-dropping. Et aussi, sans doute, parce que, lorsqu’il dit : « J’essaie, pour éclairer ce continent qui m’entoure, (…) de vous montrer comment toute mon existence s’est organisée par des rencontres, des événements, des détails et des regroupements qui ne doivent (…) rien au hasard », on entend aussitôt les mots, qu’il ne prononce pas, de hasard objectif.

     

    « Un exemple de mes zigzags… »

     

    Mais il est vrai que l’esprit de la collection lui convient particulièrement, en lui permettant de naviguer entre image (photos de famille, reproductions de tableaux, autoportraits [nombreux]) et texte, comme entre son propre texte et beaucoup d’autres textes, sans cesse convoqués et cités. Et on est d'emblée impressionné par la virtuosité de la construction par sauts et glissades, comme  par l’art du cousu / décousu, sur lequel il attire lui-même l’attention (« Là-dessus, regardez comment se greffe la découverte de la Bible » ; « Voilà un exemple de mes zigzags »).

     

    « Voilà comment j’avance d’un mot à l’autre, d’un texte à l’autre, d’un corps à l’autre », dit-il. On parcourt ainsi le temps, insensiblement et par boucles : naissance, à Bordeaux, en 1936, de Philippe Joyaux, fils d’industriel ; enfance marquée par la maladie (asthme, otites), auprès d’une mère adorée ; le goût, inattendu mais vif, de la nature, y prend sa source, celui des pays lointains, dont la Chine, aussi. Puis, ce sont les rencontres, Ponge, Bataille, Barthes, surtout, Lacan et tous les autres. Les amours, Dominique, Julia, les débuts de la carrière littéraire, la paternité. On s’ennuie un peu quand il philosophe, sur un ton volontiers apocalyptique. Mais on se laisse toujours reprendre par le pur mouvement de l’écriture en tant que telle (« Sans mouvement il n’y a rien »), et on est intéressé chaque fois qu’il en parle, voyant, par exemple, dans « la musique des mots », le moyen d’accéder à « une logique du silence ».

     

    Le goût de soi

     

    « Pour être vraiment là, (…) je m’observe observer », note-t-il encore. Et, il faut le dire, il aime ce qu’il voit. Comment s’en étonner, s’agissant de quelqu’un qui a choisi comme pseudonyme un adjectif latin signifiant habile, ingénieux, voire intelligent ? Un tel homme ne peut qu’être convaincu de son astuce, comme du caractère singulier qui fait de lui un rebelle authentique, s’appliquant à se placer « à l’écart, toujours, toujours », du côté de la « clandestinité » — voir le titre.

     

    En toute logique, il doit être satisfait de sa vie, de ce qu’il est, du monde même d’où il vient. D’où, peut-être, cette curieuse et insistante revendication du catholicisme. À Venise, Sartre n’était pas heureux, parce que c’est un protestant. Sollers, qui est catholique, ne cesse de le redire : « la joie avant tout ». La passion du bonheur, la certitude de le posséder constituent des leitmotivs, qui le rattachent, plutôt qu’à Stendhal, à l’époque des Lumières, admirée sous toutes ses faces, dont, bien sûr, les plus obscures, cf. Sade.

     

    Un tel goût pour soi-même, s’il est parfois un peu lassant, a aussi des conséquences positives. Il interdit le remords et l’autoflagellation, tellement tendance parmi les anciens héros des années 1960-70. Oh, celui-ci réécrit bien un peu l’histoire, minimisant la proximité des débuts avec le PC et Aragon, préférant mettre en avant le rôle de Mauriac, tellement plus sexy par les temps qui courent. Mais il ne renonce pas à toute admiration pour « ce grand criminel de Mao », dont il évoque, toujours bluffé, la baignade dans le Fleuve bleu, et l’« admirable texte » qu’est à ses yeux De la contradiction. Par les mêmes temps qui courent, c’est déjà énorme, et même courageux.

     

    On ne peut s’empêcher d’admirer, nous aussi, cette crâne manière d’assumer l’appartenance à une époque, à un passé à bien des égards plus moderne que le présent, la pratique de l’écriture manuscrite ou à la machine, le refus de l’écran. On ne peut s’empêcher d’être épaté par cette jubilation exempte de tout doute à se parcourir soi-même, sur un rythme léger et plein d’allant. C’est la manière Sollers. Elle ne manque pas de panache.

     

    P. A.

     

    (1) Voir aussi ici ou .


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