• Quand j’étais jeune, Norbert Gstrein, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay (Grasset)

    www.preferencevoyages360.comAu début, on s’interroge : où va-t-on ? Mais on continue, en se demandant ce qui capte l’attention, puis la captive au point de vite interdire au lecteur de lâcher ce roman singulier.

     

    Comme son auteur, dont quatre autres livres traduits sont déjà parus, chez Gallimard, le héros-narrateur, Franz, est né au Tyrol. Ses parents y tiennent un hôtel niché dans un paysage enchanteur et montagnard. Faute de lui voir un avenir bien défini, le père de Franz lui a proposé de devenir le photographe officiel des mariages qui se succèdent sur les lieux pendant tout l’été. À ce titre, il a aussi pris en photo un couple mal assorti, dont la jeune femme, après une nuit arrosée et mouvementée, est tombée dans le vide du haut du Schlossberg voisin. Suicide ? Franz n’en sait rien, nous affirme-t-il. Cependant a-t-il tout dit au commissaire ?

     

    Cercles concentriques

     

    Quelques années plus tard, on le retrouve moniteur de ski à Jackson (Wyoming). Tous les ans, il y voit revenir « le professeur », scientifique d’origine tchèque qui nourrit pour lui une curieuse amitié. Rien de sexuel, malgré ce qui se raconte. Plutôt une sorte de fascination, qui pousse « le professeur » à vouloir adopter son moniteur, puis à lui laisser une somme conséquente lorsqu’il met fin à ses jours en se précipitant à grande vitesse, sur une piste, contre un tronc. Voilà Franz de nouveau interrogé par la police. De nouveau, il ne peut rien dire, et pas plus quand on découvre que le défunt tenait un registre des disparitions de jeunes femmes survenues depuis des années dans la région.

     

    On revient au Tyrol, selon une alternance qui va se poursuivre presque jusqu’à la fin. Le frère de Franz a repris l’hôtel après le décès de leur père. Le même commissaire qui avait mené l’enquête sur la chute de la fiancée s’intéresse de nouveau à notre héros : vers la même époque, n’a-t-il pas conduit en haut du Schlossberg une jeune fille alors vraiment très jeune ?...

     

    J’arrête là. Cela suffit pour donner une idée de la construction, à base de cercles concentriques resserrés progressivement sur un point central en forme de secret qui se dérobe. L’avancée se fait par petites touches, qui contribuent toutes à installer un malaise croissant. Ce sont des informations lâchées par Franz comme à regret : ses relations, aux États-Unis, avec une autre jeune femme mystérieusement disparue ; son enfance près d’un frère prénommé Viktor et ainsi « auréolé d’emblée du titre de vainqueur » ; sa naissance, qui avait contraint son père à se marier « en dessous de son rang » avec une femme de chambre ; les abus que ses condisciples lui ont fait subir, enfant, au pensionnat…

     

    Gouffre central

     

    On est dans le monde du soupçon. Franz est suspect à tout le monde, d’abord aux policiers, lesquels, qu’ils soient américains ou autrichiens, sont des brutes obtuses, comme la majorité des personnages masculins. On en vient à s’attendre que, comme dans Le Secret de Roger Ackroyd, ce narrateur plein de zones d’ombre s’avoue pour finir le vrai coupable. Mais coupable de quoi ? Et, à la différence du personnage d’Agatha Christie, Franz est le premier à se soupçonner.

     

    C’est le désir qu’on traque, et on, c’est d’abord le sujet que le désir habite. Au cœur du roman, il y a le Schlossberg, où Franz emmène les jeunes mariés pour les prendre en photo, et l’abîme au bord duquel la fiancée, immanquablement, murmure : « Tu pourrais encore te débarrasser de moi ». Ce gouffre central peut jouer le rôle de leurre pour un lecteur en mal d’intrigue policière à suspense. Mais, pris métaphoriquement, il représente le vrai sujet du livre. « Il exist[e] en chacun de nous un épicentre du silence, un épicentre de la honte, dont nous nous gard[ons] nous-mêmes d’approcher de trop près ». Il y a des mots qu’il ne faut pas dire, car ils ouvriraient des précipices où mieux vaut éviter de choir. Tant il est vrai que « chez un très grand nombre de personnes, la frontière qui sépar[e] une normalité maintenue au prix de toutes les peines et les désir enfouis [peut] être ténue ».

     

    La force du roman de Norbert Gstrein est de se déployer tout entier dans la zone indécise où sinue cette frontière, qui est aussi celle du langage, dans sa fausse transparence et ses ambiguïtés, admirablement rendues, comme toujours, par la traduction d’Olivier Le Lay. On suit le coupable présumé au long d’une enquête œdipienne où il se poursuit et s’égare lui-même, dans des fausses pistes peuplées de personnages burlesques ou des intermèdes d’un comique grinçant. On erre avec lui dans les paysages de neige d’une Autriche digne d’un « film régionaliste », où l’ombre de la guerre n’en finit pas de planer ; dans ceux d’une Amérique provinciale où l’agressivité est toujours près de faire surface. Dès qu’on s’éloigne des petites villes, ce sont là-bas des panoramas désertiques et surdimensionnés, au sein desquels, « épousant la courbe de la terre », on se déplace « sous un ciel immense, avec la sensation de ne pas avancer du tout ». Lieux à leur tour métaphoriques. Mais ce récit vertigineux ne déplie-t-il pas sous nos yeux l’espace même de la métaphore ?

     

    P. A.

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  • Commentaires

    2
    Monica Dul
    Samedi 7 Mai à 10:51

    Lire ta critique nous donne très envie d’en savoir plus.

    L’ombre de Freud semble planer sur ces montagnes autrichiennes.

    Je note le titre et le nom de l’auteur. A lire prochainement.

      • Dimanche 8 Mai à 09:20

        Je crois que tu ne seras pas déçue...

         

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