• photo PIerre AhnneVoilà ce qu’on appelle, si je ne m’abuse, un roman. Oh, bien sûr, un peu d’autobiographie vient s’y mêler… Comme Minh Tran Huy, Lise, même si de mère européenne, est de père vietnamien. La méritocratie républicaine lui permet à elle aussi, quoique femme, métis et d’origine modeste, d’accéder aux prépas du lycée Henri IV. Puis, comme son auteure encore, un temps rédactrice en chef du Magazine Littéraire, la voilà embauchée par une publication culturelle prestigieuse.

     

    Tout cela explique qu’on trouve également, dans le récit de ses aventures, un peu (beaucoup) de sociologie. La jeune étudiante a beaucoup lu bien des gens, dont Bourdieu, sans doute. Quand elle tombe follement amoureuse de Louis, fils de famille (très) fortunée, cela ne l’empêche pas de relever en lui tous les traits caractéristiques de l’héritier, et de les comparer à ceux qui situent ses propres parents à l’autre bout de l’échelle sociale (« Il leur manquait en somme ces petits riens dont on est façonné depuis la naissance, ce polissage apporté par l’habitude et l’éducation, (…) et qui fait que l’on reconnaît immédiatement dans celui qui vous fait face s’il est des vôtres — ou non »).

     

    Entre Edith Wharton et Perrault

     

    Mais souvenirs personnels et considérations sociologiques restent enveloppés dans un tissu où courent, pour parler un peu comme Lise et son auteure, tous les fils du romanesque le plus pur. Louis, quoique d’un autre monde, partage les sentiments de Lise, si bien que la passion, annoncée dès l’exergue empruntée à Marie de France, foisonne. Et il y a aussi de la psychologie : la mère de l’héroïne, pour des raisons qu’on comprendra peu à peu, a installé en elle la conviction de n’être jamais chez elle nulle part, « sauf dans les livres et les films » ; si elle aime Louis, c’est parce que « ses bras lui donnent le sentiment d’être à sa juste place, et ses baisers d’avoir un foyer ».

     

    Qu’il faille ajouter, à ces ingrédients typiques, le merveilleux, n’étonnera pas si on veut bien se souvenir de ce qu’était le roman au XVIIe siècle, époque où le conte de fées gagne aussi son statut de genre littéraire, grâce à Perrault, explicitement cité dans Les Inconsolés. Car les citations y abondent, et les références de toutes sortes. Au Temps de l’innocence, d’Edith Wharton (situation oblige), mais aussi, ce qui, venant de l’auteure de La Princesse et le pêcheur (Actes Sud, 2007), n’étonnera pas, aux contes vietnamiens comme d’ailleurs aux contes et aux mythes de partout. Quand Louis devient « un prince (…) de moins en moins charmant », Lise se souvient des récits de sa grand-mère, pleins, comme sa propre vie, de marâtres, de sœurs félonnes, de malédictions familiales, et ne manque pas de se comparer à Iseult, « liée à son amant comme le chèvrefeuille enroulé autour du noisetier ».

     

    Si son histoire, en effet, commence bien comme un conte bleu, elle glisse vite dans le roman noir, d’où semblait tout droit sorti, signe annonciateur du destin, le mystérieux domaine d’Étambel, voisin du banal lotissement où elle a passé son enfance : lac aux « eaux moirées », « pierre blonde », « murailles veinées de lierre », tout était là pour évoquer « une gravure illustrant un roman d’Ann Radcliffe ou une nouvelle d’Edgar Poe ». Au total, on l’aura compris, ce sont un peu tous les types de romans qui se voient convoqués pour raconter l’histoire d’une jeune femme elle-même droguée de fictions : roman d’éducation (y compris sentimentale), réalisme social, fantastique, policier…, et cet entrecroisement des genres est la première singularité de ce livre faussement classique.

     

    Petites voix

     

    La seconde tient à l’étrange alternance entre la voix de Lise, à la première personne, et celle d’une narratrice qui n’est désignée que comme « L’Autre ». Dispositif à l’image du dédoublement dont souffre l’héroïne, dont les emportements passionnels sont sans cesse commentés par une sarcastique « petite voix » intérieure. Mais l’interprétation psychologique se révélera ici trompeuse. On saura, un peu tard, peut-être, qui est « L’Autre », et pourquoi le discours de Lise semble souvent l’expression d’un point de vue si omniscient. Cette chute fera, très naturellement, basculer le roman dans un surnaturel aussi acceptable que celui des contes.

     

    De ce jeu avec les limites des genres, de la tonalité poétique qu’il exige, résulte une atmosphère assez singulière, laquelle fait passer les redites, les longueurs, la fascination pour les signes extérieurs de richesse et leur insistante description. Et confère au livre de Minh Tran Huy une originalité qui, vu le matériau et les thèmes qu’elle utilise, est en soi une sorte de tour de force.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • museedutextile.comEt ils appellent ça un (premier) roman : à première vue sans vrais héros, sans fiction, sans grands problèmes et, par-dessus tout, sans histoire… Ces jeunes gens ne respectent vraiment plus rien.

     

    Tant mieux pour nous. C’est plus drôle et surtout tellement plus surprenant. On ne prétendra pas résumer le livre de Stéphanie Arc, ce serait un abus de langage. Essayons plutôt de décrire le dispositif qu’elle met en place. Chaque chapitre commence par l’expression d’un désir : « Je voudrais un chien » ; « Ce qui me manque (…), c’est de faire du sport tous les jours » ; « Je voudrais vivre au milieu de la nature » ; donc, il faut quitter Paris pour la campagne ; ou, plutôt, non, acheter une résidence secondaire… L’énoncé du vœu est aussitôt suivi du détail minutieux de toutes les raisons qui le rendent irréalisable, et contraignent, du coup, à passer au suivant : le chien « doit bien sortir pour faire pipi », c’est contraignant ; faire du sport en ville « requiert une vigilance extrême, on est loin, très loin de sa version contemplative » ; « gratter la terre au pied des arbres » parmi les passants et les voitures, non ; quitter la capitale, la compagne de la narratrice ne veut pas en entendre parler… Bref : retour au point de départ, à savoir un studio exigu. « Au fond je m’en fous », dit-elle. Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Seulement, ce que je voudrais (…), c’est un chien ».

     

    Macédoine

     

    On mesure l’ironie qui imprègne toute l’entreprise, et se donne libre cours lorsque, à chaque fois, notre héroïne (?) traverse le stade du fantasme, prélude à la désillusion (« Je puise dans le tronc des bananiers une sève légèrement âpre, les palmiers m’offrent leurs noix nourricières et leurs feuilles un toit contre la pluie d’orage. Le bambou fournit les fibres du hamac… », etc.) Ironie encore renforcée par le côté patchwork d’un texte où viennent s’insérer messages publicitaires, petits tableaux synthétiques à deux entrées, messages diffusés par les applications du téléphone. Le tout parfaitement (et absurdement) logique, mais formant un chaos joyeusement bondissant, où alternent les phrases brèves et interminables, le familier et le soutenu.

     

    Au fond, plutôt qu’un roman, ne serait-ce pas une satire, ce genre fort ancien qui « mêle les genres, les formes et les mètres », et « censure les mœurs publiques » (comme dit le Robert) ? Satura, en latin, signifiait d’abord, chacun le sait, quelque chose comme ragoût ou macédoine. Dans la macédoine de Stéphanie Arc, on trouve un peu de tout, et par conséquent aussi certains ingrédients… du roman. Car, à y regarder de plus près, les tentatives répétées de la narratrice anonyme forment, le temps s’écoulant insensiblement d’un cycle à l’autre, une espèce d’histoire. Histoire d’amour d’aujourd’hui, entre deux filles qui ont la passion raisonnable et veulent rester chacune ce qu’elles sont. Et il y a aussi, malgré tout, quelques problèmes de notre temps : dans le monde où s’impose le modèle de la métropole, qu’est-ce, en fin de compte, qu’une ville ? qu’est-ce que la nature ? la province ? Où aller, alors que, où qu’on aille, on n’a plus « le sentiment d’être à l’extérieur » ?

     

    « Corde raide »

     

    Surtout, on trouve, dans Quitter Paris, ce qu’il faut bien se résoudre à considérer comme des personnages. Un, en tout cas, celui (celle) qui parle, et compose pour nous, mine de rien, un réjouissant autoportrait, en funambule hésitant perpétuellement « sur la corde raide, tendue entre crainte et désir ». Autour d’elle, finement et précisément esquissés, une sœur, des parents, une amante, une adolescence à Cholet (voir « le tube de Théodore Botrel ») : « Je me revois (…) dans la triste C. aux rues écrasées de lumière, pendant que mes parents s’étaient enfuis au volant de leur camping-car (…). À force d’aller du salon à la cuisine, de la chambre à la salle de bains, du bureau à la véranda, on finit par noircir une page blanche »…

     

    La naissance d’une écrivaine ? Non seulement un roman, en fin de compte, mais un roman de formation ? Peut-être. Cependant, en style de satire, on dira que Stéphanie Arc fait pour le moins subir au genre un sacré lifting.

     

    P. A.

     


    votre commentaire
  • avrilenavril.artstation.comÉtrange tombeau pour un père… Dans un magnifique avant-propos, Anne Serre raconte comment, à quelques jours de son trépas, son père « se mit à parler une sorte de sabir, un discours plein de mots inconnus qui pouvait ressembler à un délire, mais qui selon [elle] n’en était pas un », et que, du reste, elle « compren[ait] à peu près ». Dans la période de deuil qui suivit, « très naturellement, joyeusement », un texte s’imposa à elle, écrit dans cette langue étrange devenue à ses yeux « la langue de la mort ».

     

    « Couloirs orveux » et « abrouteuses fusées »…

     

    Une langue créée de toutes pièces pour dire une expérience unique puisque, par définition, appelée à ne jamais se reproduire : « assister à la mort de son père ». De toutes pièces ?... On pourrait répertorier les procédés employés par Anne Serre pour déformer systématiquement les mots du français : syllabes ajoutées (« avigadité »), changement d’un phonème (« j’ouvris la vouche »), terminaison insolite (« qu’est-ce, questionnit Élem »), dérivation à partir d’un radical existant (des « couloirs orveux »), mots transportés hors contexte (« on tance nos pieuvres »), mots-valises (« avinateur »)… La syntaxe restant quant à elle strictement intacte, et une phrase en langue normale se détachant ici ou là.

     

    D’ailleurs, surprise, on comprend tout. C’est-à-dire ? Qu’est-ce que ça raconte ? L’histoire de trois vagabonds (« Tom Élem et moi »), lesquels, dans leur errance, font des rencontres : la Vierge, le « marin de Poinsec » (alias, entre autres, le « Gadin de Toinsec »), la mère de Tom, une lame de tarot (le Pendu)… Ils ont avec ces personnages des aventures diverses et, à ce qu’il semble, souvent peu convenables : « Un marin ! Beau comme un syrusier, la vagadante armée de son drale illuvé, ses serres, son abrouteuse fusée, oui, c’est de tout cela que nous voulons (…) pour nos désirs du soir. Un grand marin sérieux comme un poge ».

     

    Rêver d’être bilingue

     

    Dans une postface, l’auteure évoque la Wanderschaft, ce vagabondage, à la recherche de soi-même et du monde, cher aux romantiques allemands. Mais il y a aussi du Beckett chez nos trois héros en vadrouille. Et, comme chez Beckett, l’important est plus de parler que de dire ceci ou cela. D’autant que le choix radical opéré ici entraîne un type de lecture particulier, orienté systématiquement sur le texte en tant que tel, et en même temps dérivant sans cesse entre les lignes à la recherche d’un autre texte possible. Véritable mise en abyme de la lecture en général.

     

    On savait du reste déjà que, chez Anne Serre, le sujet naît toujours des mots. C’était le cas, par exemple, dans le court Qu’est-ce qu’une femme ? (Émoticourt, 2016, voir ici), ou, plus récemment, dans Voyage avec Vila-Matas (Mercure de France, 2017, voir ici). Et elle le disait dans l’entretien qu’elle a accordé à ce blog : « En écrivant, il s’agit toujours de chercher quelque chose qui est en avant de moi et qui se dérobe ». « J’ai parfois l’impression d’écrire dans une langue étrangère », ajoutait-elle. Déclaration à laquelle fait écho celle-ci, empruntée de nouveau à la postface de Grande Tiqueté : « Il peut arriver un moment (…) où il me semble que ce qui, en moi, demande à être raconté, ne peut l’être avec les techniques habituelles (…). Je rêverais alors d’être bilingue ».

     

    Rêve qu’à sa manière elle réalise ici. Poussant à l’extrême (au plus radical) ce qui fait l’essence de tout travail authentiquement littéraire. Tout écrivain n’est-il pas toujours bilingue peu ou prou ? Ne pratique-t-il pas, à côté de la langue sociale et usuelle, celle qu’il écrit, et qui n’est elle-même que la traduction d’une langue encore plus intérieure, où des ébauches de mots s’arrangent autour d’un secret qui les fuit et n’existe pourtant que par eux ?

     

    Oui, et Anne Serre le sait mieux que quiconque, comme elle le prouve une fois de plus dans ce texte excessif et drôle, d’une troublante limpidité.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • http://e-cours-arts-plastiques.comCe n’est pas un hasard si tout commence dans les étoiles. Et s’il sera souvent à nouveau question, dans le livre de Philippe Videlier, d’astronomie, voire d’astrologie, ce n’est pas seulement parce que certains de ses héros s’entourent de mages et croient en l’horoscope. La mention, dès la première page, de la « planète minuscule » baptisée, cette année-là, 1932 PB, et de la « comète Brooks » convient bien à un récit où le carambolage de faits, minuscules ou non, invite à une réflexion sur le hasard et le destin. Surtout, elle annonce que, dans ce roman commencé du côté de Sirius, le jeu des points de vue va constituer l’armature de la narration.

     

     

    Cimes et bas-fonds

     

    En 1932, donc, dans un bal populaire de Villeurbanne, un certain Di Mauro, boxeur de son état et fasciste notoire, est exécuté de plusieurs balles de pistolet par des inconnus. L’enquête qui va s’ensuivre est l’occasion d’une double plongée : dans l’univers policier de l’époque, tant en France qu’en Italie mussolinienne, et dans le monde ouvrier immigré, italien surtout, souvent anarchiste ou communiste : « Les hautes cheminées de briques, les toits obliques, le vacarme, les puanteurs de Gerland, de Monplaisir, de Saint-Fons, de Vénissieux, de Vaulx-en-Velin et Villeurbanne, les foules brunes en casquettes du matin, tôt… »

     

    Mais, en alternance avec cette vision au ras du sol, le roman grimpe chez les puissants, pour nous conter la sinistre et grotesque épopée du fascisme, de cette année 1932 à la mort du Duce, en 1945. On retrouve la tension entre grands événements et détails anecdotiques qui était au cœur de Dernières nouvelles des bolcheviks (Gallimard, 2017, voir ici). Et pas uniquement parce que, d’un chapitre à l’autre, on passe du poste de commande de la grande machine à broyer (mussolinienne, nazie, stalinienne) aux recoins et sous-sols où se tapissent ses victimes : les chapitres mêmes consacrés aux « grands » du monde d’alors fourmillent de détails infimes et dérisoires. Si Philippe Videlier n’oublie pas la grandeur du « petit » (bouleversante lettre d’adieu d’Eusebio Giambone, dirigeant communiste clandestin fusillé en 1943), il excelle à montrer le petit du « grand » — ainsi apprend-on que Mussolini, avant ses (nombreux) rendez-vous galants, « se brossait les dents avec du dentifrice Euthymol, une pâte rose bonbon importée d’Angleterre, au tube rouge-blanc-vert ». « Forcément, cela aidait ».

     

    De façon générale, le comique, nécessairement grinçant, naît ici souvent de la profusion de détails, de l’excès de minutie, de l’avalanche de noms propres. Érudition étourdissante, bien sûr, mais jamais gratuite : notre auteur a le sens du comme-en-passant, et c’est sur ce ton-là qu’il révèle, par exemple, au détour d’une longue énumération des dons d’or faits à l’État fasciste par ses administrés enthousiastes, que « Luigi Pirandello donna sa médaille de prix Nobel de littérature ».

     

    De la Pieuvre à Fantômas

     

    Comme dans Quatre saisons à l’Hôtel de l’Univers (Gallimard, 2017, voir ici), le roman entre dans l’Histoire plutôt que l’Histoire dans le roman. Et après avoir joué, dans ce dernier titre, avec le roman d’aventures, après (Dernières nouvelles…) un détour par le récit bref, Videlier s’attaque au polar. À sa manière. En s’interdisant, fidèle à la technique qu’il a inventée et mise au point, tout recours à la fiction pure. On ne saura jamais qui a tué Di Mauro. Mais le genre policier et, avec lui, toutes les formes de la culture populaire, envahissent le texte, venant mêler leurs références à l’Histoire et à la politique. L’OVRA, la police de Mussolini, désignée par « quatre lettres menaçantes » dont personne ne sait exactement ce qu’elles signifient, a failli s’appeler, comme dans un magazine de quatre sous, PIOVRA (la pieuvre). Le jour où Di Mauro trouve la mort, il aurait pu, au lieu de se rendre au bal fatal, aller voir Après l’amour (avec Gaby Morlay), Le Démon des femmes (il s’agit de Raspoutine), La Bande à Bouboule (de Milton), mais aussi Fantômas. Un soir de réveillon, tandis que « les trimoteurs Caproni et Savoia-Marchetti [de Mussolini] bombard[ent] Madrid [encore aux mains des Républicains] », voilà que « les Saturniens attaqu[ent] la terre »… dans un magazine pour enfants ! À la fin, les Terriens gagnent ; conclusion d’un des héros : « L’Italie, berceau de la civilisation mondiale (…) donnera, comme toujours, l’exemple des miracles que permettent l’ordre et la discipline ».

     

    C’est l’imaginaire d’une époque, et d’un régime où le fantasme tient une place centrale. Car, en la matière, l’exemple vient de haut : Mussolini, nous révèle Videlier, fut aussi auteur de roman-feuilleton (La Maîtresse du cardinal, cinquante-sept épisodes) ; scénariste (Les Cent jours, avec pour héros Napoléon) ; et même… acteur, puisque le film Mussolini Speaks connut un triomphe aux États-Unis.

     

    On se souvient du goût de Hitler pour le cinéma ; on pense au dictateur de Chaplin, jouant avec son globe terrestre… Le totalitarisme est, sans doute, ce mélange baroque de folie criminelle, de puérilité, de passion pour la fiction allant jusqu’au désir d’imposer sa fiction au monde. Il fallait un romancier pour dire tout cela. Mais pas un romancier comme les autres. Philippe Videlier, de livre en livre, invente décidément une manière redoutablement efficace d’écrire l’Histoire. On ne demande qu’une chose : qu’il continue.

     

    P. A.

     

    Illustration : Gerardo Dottori, Mussolini, 1933

     


    votre commentaire
  • www.retronews.frEt de trois. Deux ans exactement après Cirque mort (Rouergue noir, 2018), un an pile après La Folie Tristan (Rouergue noir, 2019), voici le troisième tome de la série policière de Gilles Sebhan, Le Royaume des insensés. Et, si la rumeur ne ment pas, ce n’est pas fini.

     

    Selon l’expression convenue, on ne résumera pas l’intrigue. D’abord pour ne pas vendre les différentes mèches, ensuite parce qu’on a du mal avec les intrigues ; ce n’est pas ce qu’on trouve le plus intéressant ; on s’y perd, du coup, toujours un peu, surtout dans les intrigues de polar ; raison, peut-être, pour laquelle, on l’a souvent dit sur ce blog, on n’en lit guère. Exception faite pour les polars de Gilles Sebhan.

     

    Feu Tristan

     

    Cela dit, on ne conseillera pas forcément au lecteur peu familier de l’œuvre de commencer par ce volume-ci. Le docteur Tristan, lointain avatar de Gaëtan Clairambault, s’étant suicidé à la fin du tome précédent, n’est plus là. Et il nous manque. Sa parenté avec l’étrange psychiatre qui intéressait tant Lacan, ses théories inquiétantes et biscornues, son bureau, sa pipe, le « Centre » où il appliquait à ses « petits insensés » des méthodes peu orthodoxes mais non dépourvues de toute efficacité thérapeutique, tout cela ouvrait dans les livres précédents une profondeur supplémentaire et ironique. La peinture, entre effroi et tendresse, des enfants eux-mêmes, de l’étrange langage qu’était leur corps, constituait une singularité captivante de plus.

     

    À présent, le Centre et ses pensionnaires n’ont pas (encore) disparu, mais ce n’est plus ça. Tristan a été remplacé par un psy conventionnel et un peu fade malgré son lourd secret, d’ailleurs on s’en débarrassera vite fait en cours de route. Et, si l’héritage de feu le docteur pèse sur tous, à commencer par le jeune Théo, son petit-fils et légataire, les jeunes patients et leur monde magique sont moins souvent évoqués.

     

    On les retrouve, cependant. On suit le destin d’Ilyas, affligé de visions prémonitoires, de Théo lui-même, frappé, depuis son enlèvement et sa séquestration, d’un traumatisme salvateur. Du lieutenant de police Dapper, son père, et de sa femme, Anna, partagée entre attachement pour son époux et attirance pour Hélène, l’institutrice de son fils ; de Marlène, ex-séquestrée elle aussi, délivrée par le lieutenant dans le roman d’avant. Tout ce monde-là ne va pas très bien : Anna ne sait pas ce qu’elle veut, Hélène est jalouse, Théo se tait, Dapper ne se remet pas de n’avoir pas su protéger assez efficacement son fils ; son collègue belge Litsky est, à plus de quarante ans, un « adolescent attardé » ; Marlène souffre, au-delà de son récent trauma, d’avoir un jour découvert qu’elle vit « dans un monde où Auschwitz [a] eu lieu » ; les insensés sont encore moins en forme que d’habitude, la petite ville est de plus en plus sinistre, et tout le monde partage plus ou moins le sentiment que « le monde n’est qu’un champ de foire barbare, un terrain de jeux pour pervers ».

     

    Par là-dessus, comme si les soucis habituels ne suffisaient pas, voilà que déboule, évadé de sa prison au prix de nombreux cadavres, Marcus Bauman, ancien de la bande des tueurs du Brabant (affaire réelle, personnage imaginaire). C’est un méchant extrêmement méchant. Presque un peu trop, pense-t-on d’abord, au récit de ses exploits frisant le Grand Guignol — avant de s’aviser que c’est peut-être cet excès qui désigne le sens du livre et en livre la clé secrète.

     

    Parmi les loups

     

    Bauman s’inspire du sympathique Joseph Vacher, criminel du XIXe siècle connu comme le tueur de bergers et auteur d’une trentaine d’assassinats. L’homme du Brabant a trouvé ce modèle dans « un gros ouvrage populaire sur les grands criminels, que sa grand-mère avait reçu en cadeau pour avoir accumulé des points en achetant des canevas à broder », et qui faisait ses délices dans son enfance. Ses contes de fées à lui. D’ailleurs, lui-même, dans les journaux ou sur les ondes, est « présenté comme une terreur digne des contes ». La prison d’où il s’est évadé « se trouvait au milieu d’une forêt humide », et c’est encore dans la forêt voisine qu’il se cache, en attendant de pouvoir se venger de Dapper, qui l’a fait arrêter jadis.

     

    Vacher, dit le narrateur, se jetait sur ses victimes « comme un loup ». Dapper marche parfois « à pas de loup » ce qui ne l’empêche pas d’avoir l’impression de se jeter « dans la gueule du loup ». L’ombre de l’animal mythique hante ce qui, décidément, n’est pas tant un polar que, on l’aura compris, un horrible conte merveilleux. Je le disais récemment ailleurs : notre conte de fées à nous, contemporains rationalistes, c’est le polar. Gilles Sebhan, avec sa radicalité coutumière, remonte aux origines cachées du genre. Et il n’ignore pas qu’aux origines de ces origines, on trouve tout un monde archaïque, savoirs obscurs et pulsions effrayantes que chacun abrite au fond de soi. Ilyas, l’enfant fou, le sait aussi, qui « se dédoubl[e] pour s’asseoir au centre de son cerveau comme dans une caverne ancestrale ».

     

    « D’une façon ou d’une autre, les origines vous rattrap[ent], le fantôme sort de la crypte et vous désign[e] du doigt », pense un autre personnage. Ce legs dont personne ne veut et auquel personne n’échappe, Gilles Sebhan ne cesse d’en suivre et d’en interroger la transmission, de père en fils, et de livre en livre. Est-ce que ce sont là des polars ? Peut-être, après tout. Tels que les polars, en tout cas, devraient être…

     

    P. A.

     

    Illustration : la Bête du Gévaudan, gravure du XVIIIe siècle


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique