• La Ville aux acacias, Mihail Sebastian, traduit du roumain par Florica Courriol (Mercure de France)

    fr.wikipedia.orgCurieux personnage, ce Mihail Sebastian (1907-1945). D’abord, il ne s’appelait pas Mihail Sebastian, mais Iosif Hechter. Quoique juif, il était l’ami de Cioran, de Mircea Eliade et, plus problématique encore, du philosophe Nae Ionescu, leur mentor, sympathisant de la Garde de fer, antisémite, et qui préfaça néanmoins Depuis deux mille ans, livre paru en 1934 où notre auteur expose les difficultés d’être juif et roumain pendant l’entre-deux-guerres. Sebastian assistera ensuite, atterré, à la montée de l’antisémitisme et du fascisme dans son pays. Il échappera à la Shoah, mais pour mourir dans une rue de Bucarest écrasé par un camion (c’est-à-dire, suppose-t-on, éliminé par la police politique stalinienne).

     

    Son œuvre est à l’image de ces oscillations, du moins si on en juge à La Ville aux acacias, un roman de 1935, dont le Mercure publie la première traduction en français. La ville, c’est D., dans la province roumaine. Les acacias… sont la manière poétique trouvée par Adriana pour parler du « premier sang » qui donne son titre au premier chapitre :

    « — Mais tu ne vois pas que les acacias ont fleuri ?

    Puis, honteuse de ce qu’elle croyait être un aveu, elle s’enfuit ».

     

    La ronde des saisons et du cœur

     

    Ensuite, les années passent, on ne sait pas trop combien, jusqu’à ce que la jeune fille se résigne à épouser son cousin Paul. Qu’est-il advenu entre-temps ? Adriana a été un peu amoureuse de Paul une première fois, mais celui-ci a fait un premier mariage (malheureux) avec une camarade de classe de sa cousine. Quant à elle, elle a été amoureuse de Gélou, jeune homme de son âge, a failli l’être de Cello Violin, musicien un brin ridicule, comme son nom le suggère, a connu enfin quelques jours de vraie passion avec Gélou retrouvé, « flambée d’or et de braises » qui leur a fait comprendre à l’une comme à l’autre qu’ils ne vivraient jamais ensemble.

     

    Somme toute, il ne s’est pas passé grand-chose, dans ce roman dont la construction est assez subtile pour se dérober et qui tient tout entier dans les intermittences du cœur et « les détours de la vie ». On se croise dans la rue par hasard, on se sépare sans bien savoir pourquoi, on se lie avec des gens qui ont connu les mêmes gens, mais on l’ignorait… Quant aux sentiments, aux élans, aux sympathies ou aux antipathies, ils ont l’air dictés par des lois aussi impalpables que celles qui président aux apparents caprices du temps qu’il fait. Du reste, les saisons semblent parfois les véritables héroïnes. Le printemps, comme il se doit, ramène « une ancienne mélancolie, de vagues désirs anciens, des plaisirs incertains » et « une mystérieuse torpeur ». Les nuits d’été sont « profondes » et « paisibles », au bord de la rivière on « enten[d] seulement le gargouillis de l’eau dans les tourbillons ». Mais la grande saison, c’est l’hiver : chaleur du poêle, neige à l’extérieur, silence alangui au-dedans — « L’hiver s’arrêt[e] sur le seuil de la chambre. Il y [fait] chaud, les objets [sont] accueillants, la lumière de la lampe dessine sur [la] table un cercle blanc avec, autour, un autre, plus grand, d’ombre légère ».

     

    La grammaire du corps

     

    On est toujours en ville, mais toujours aux limites de la ville, là où « de rares réverbères éclair[ent] ici et là un mur blanc, une cour vide », et où les rues ressemblent à « un décor de théâtre de l’époque de l’expressionnisme ». Sebastian a consacré un essai à Proust, ça se sent aux longues phrases contournées, aux va-et-vient du sentiment, à ces « petite[s] chose[s] oubliée[s] » dont la vue suffit « pour que toute une époque qui s’y rapporte vous revienne vivante (…) dans ses moindres détails ». Mais ça se voit surtout au rôle déterminant tenu par les sensations. Le corps est sans arrêt au premier plan, et tout baigne dans un climat de sensualité qu’accentue l’usage, pudeur d’époque exige, de l’équivoque et du demi-mot. Ça commence par le malaise vague accompagnant le premier sang menstruel. Ça finit par la découverte éblouie du plaisir comme d’une nouvelle grammaire : « Des années durant, elle avait vécu sa vie en deux ou trois sourires, deux ou trois froncements de sourcils : ses rêves, ses attentes et ses passions elle n’avait pu les exprimer que sur la surface d’un visage (…). Quel sourire avait jamais su décroître comme le faisait la ligne ronde de ses seins glissant vers l’ombre de son ventre blanc ? »

     

    Entre l’un et l’autre de ces deux moments-frontières, on aura suivi, avec un narrateur que l’on sent fasciné, les métamorphoses d’Adriana : Adriana « détendue et calme comme une fille de la campagne marchant pieds nus dans l’herbe » ; Adriana avançant soudain d’un pas inhabituel, « qui coll[e] au sol »… Et on se sera rendu compte que le charme un peu langoureux de cet étrange livre vient peut-être de ce que, tournant le dos au roman d’éducation, tant mondaine ou sociale que sentimentale, il restreint le récit du passage à l’âge adulte au seul champ, scruté avec une attention exacerbée, de la perception. Adriana, ou le roman d’un corps

     

    P. A.

     

    Illustration : Félix Vallotton, Femme nue devant une salamandre, 1900


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  • Commentaires

    3
    relisons
    Mardi 10 Novembre à 15:50

    Félcitations pour cette vision critique originale ! Très beau texte en effet dont la traduction est évidemment une des réussites à souligner !

    2
    relisons
    Mardi 10 Novembre à 15:30

    Bon commentaire, bon point de vue sur ce roman étrange et sensuel !

      • Mardi 10 Novembre à 17:31

        Merci pour vos commentaires et pour le poème ! Oui, c'est un texte étrange et séduisant...

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