• La Rue, Ann Petry, traduit de l'anglais par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault (Belfond, [vintage])

    ephemeralnewyork.wordpress.comÇa commence par un coup de vent. « Le vent glacé de novembre balay[e] la 116e rue ». Il soulève les vieux papiers et les os de poulet, s'attaque aux hommes, les fait jurer et « les étrangl[e] avec leur écharpe »…

     

    La longue description qui ouvre le roman d'Ann Petry en annonce métaphoriquement le programme narratif et le thème. Le vent « rebrouss[e] les cheveux de Lutie Johnson », la saisissant parmi les passants anonymes pour en faire le premier et principal personnage. Séparée de son mari, mère d'un petit garçon de huit ans, elle est retournée vivre chez son père. Mais la maîtresse de celui-ci initie déjà Bub au gin et à la cigarette. C'est donc à la recherche d'un appartement à louer pour elle et lui, loin des tentations et du risque de mal tourner, qu'elle erre dans Harlem en novembre. Elle y trouvera bien un logement, et le récit nous contera ses tentatives désespérées et vaines pour se procurer de quoi le quitter afin de rejoindre un quartier plus accueillant.

     

    Implacable

     

    Autour d'elle, et guettant d'un œil avide cette belle jeune femme, on découvrira Jones, le concierge que son séjour prolongé dans les soutes des cargos puis les chaufferies des immeubles a laissé morbidement obsédé par le sexe ; Mrs Hedges, la tenancière de bordel en appartement rescapée d'un incendie et couverte de cicatrices ; Junto, propriétaire disgracié du bar qui porte son nom ; Boots Smith, chef d'un orchestre de jazz, qui a gardé, du temps où il changeait les draps dans les pullmans, la haine des Blancs. Et bien d'autres figures inquiétantes et burlesques, dont un magicien, plusieurs femmes à la dérive, beaucoup d'enfants à l'avenir incertain…

     

    Ces multiples personnages, la vigueur du trait qui les croque, l’intensité de leur présence sont une des grandes forces de ce livre paru en 1946, publié en France en 1948 à l’instigation de Philippe Soupault, réédité pour la première fois en 2017 chez Belfond, dans la collection [vintage], qu’on ne présente plus. La démonstration implacable à laquelle s’y livrait Ann Petry, figure un peu oubliée du mouvement Harlem Renaissance, perd, grâce à eux, tout caractère… démonstratif. Car ces gens que le vent malmène sont emportés par une autre force, qu’ils ne contrôlent pas et qui les jette les uns contre les autres ou les sépare… Jim ne trouvait pas de travail ; donc, Lutie a dû s’engager comme domestique chez des Blancs, dans une autre ville ; en son absence, son mari s’est détaché d’elle ; c’est ce qui l’a obligée à se réfugier chez « Pop » ; mais elle a dû quitter cet abri pour le seul quartier accessible aux Noirs pauvres comme elle. Or, « des rues comme la 116e, réservées aux nègres et aux mulâtres », « pendant qu’ils travaillent au-dehors pour payer leur misérable loyer, (…) se charg[ent] d’élever leurs enfants. Ell[es] leur ser[vent] de père et de mère ». Avec le résultat auquel on peut s’attendre. Bub, pas plus que Lutie et les autres, n’échappera pas à son destin. Dès leur naissance, tous se sont trouvés « entour[és] d’une muraille étroite (…). Des mains d’hommes blancs l’avaient construite pierre à pierre ». Même si, comme le constatera tardivement Lutie, tout n’est, peut-être, « pas une question de couleur », mais de pauvreté.

     

    Poisseux

     

    Une histoire de fatalité, en tout cas. Donc, une tragédie. Qui pourrait prendre les accents du mélo, sans la force de l’écriture, rageuse, acharnée, scandée de répétitions, insistante à la manière poisseuse et désespérée du blues. Elle évoque avec une puissance hallucinée ces vies en miettes et leur décor. Les rues de Harlem sont perpétuellement sombres et froides, le sexe y est l’idée fixe de tous, des ombres rôdent dans les cours et dans les immeubles, où le fantastique n’est jamais loin : « L’escalier raide avait de hautes marches noires et étroites ; elle les regardait, fascinée. En montant des marches comme celles-ci, on devait arriver à un enfer, un enfer perfectionné, aux détours inextricables ». « Des peintures blanches » rendront-elles « moins sinistre » l’appartement où Lutie est contrainte de s’installer ? Pas vraiment. Et, dans les dernières pages, c’est une neige cruellement ironique qui recouvrira ces rues où nous avait, au début, jetés la tempête.

     

    P. A.

     

    Illustration : Gordon Parks, Three Boys Who Live in the Harlem Area, 1943


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