• Être moi toujours plus fort (Les Paysages intérieurs de Léon Spilliaert), Stéphane Lambert (Arléa)

    www.moreeuw.comJe me souviens encore du jour d’hiver, déjà lointain, où j’ai découvert, dans une salle du musée d’Ostende, l’existence de Léon Spilliaert. J’étais tombé en arrêt devant, si je ne me trompe, l’Autoportrait au miroir de 1908, qu’on trouve reproduit, avec vingt autres tableaux ou dessins, en regard du texte inédit qu’Arléa fait paraître dans sa collection de poche.

     

    Je ne savais rien alors de ce que Stéphane Lambert nous y apprend dans une rapide note biographique en tête de volume : la naissance de l’artiste à Ostende en 1881 ; le père parfumeur ; la passion pour la littérature symboliste et pour Nietzsche ; les études à Bruges, l’amitié avec Verhaeren et Ensor, les dix années d’inspiration intense qui prendront fin avec la Première Guerre mondiale, trente ans avant la mort du peintre. De ces années datent les lavis très noirs que l’on connaît, où se débat une réalité devenue quasi fantomatique.

     

    Poèmes en prose

     

    C’est pour que les choses soient dites, cette note en tête de volume — et pour pouvoir se plonger en toute liberté dans ce qui compte vraiment. À savoir l’obscur objet que Stéphane Lambert poursuit, de peintre en peintre, dans les livres qu’il a consacrés à Nicolas de Staël, Rothko, Monet ou Goya (voir ici). Ces gens-là cherchaient à saisir ce qui est au-delà des apparences. Et leurs œuvres éveillent en chacun le pressentiment de cet invisible qui fait la trame de fond du monde. « Point de ralliement avec l’autre » (Visions de Goya), le tableau ouvre donc aussi un espace intermédiaire entre soi et soi, la peinture et les mots, la profondeur et la surface.

     

    Pour y accéder, Lambert varie à chaque fois l’angle d’approche. Dans Visions de Goya, il tentait le faux journal de voyage. Les courts chapitres du volume d’une centaine de pages qu’il consacre aujourd’hui à l’artiste belge tiennent, quant à eux, du roman biographique en lambeaux (dont seuls resteraient quelques instants significatifs), du recueil de nouvelles et de la suite de poèmes en prose.

     

    « La même densité qu’un homme qui dort »

     

    Roman biographique, quand le narrateur cède la parole à Spilliaert lui-même ou à ceux qui l’ont connu. Courts récits fantastiques comme cette étrange visite dans un musée désert, ou l’apparition peut-être rêvée d’une dame en rose, dans le train entre Bruxelles et Ostende. Mais l’essentiel, ce sont les épiphanies poétiques d’une ou deux pages, qui font songer à Baudelaire (la Belgique, peut-être ?). Il y a là des tableaux du peintre, plutôt évoqués que décrits, et des paysages des Flandres peints, en mots, par l’écrivain. Il y a des comptes rendus d’expériences nocturnes qui peuvent être celles de l’un ou de l’autre, et qui, par leur tonalité hallucinée, tiennent autant de Maldoror que de Maeterlinck (« Les rafales de vent froid éveillent les morts disloqués. Particules de vies décomposées, échouées sur les côtes, prêtes à renaître. Les châteaux de sable ne survivront pas à la nuit »).

     

    Peu à peu, les effets du commerce hypnotique avec un peintre mort en 1946 se font sentir : « Les lieux familiers tout à coup s’épaississent d’une doublure invisible », écrit le narrateur. « Leur passé désoriente ma présence. Un vide s’ouvre sous mes pieds ». Mais ces effets, ce sont ceux que ressent tout le monde, lecteur compris. On sent s’entrouvrir la porte de cette dimension que les perceptions cachent et révèlent. « Parfois je reste des après-midi entiers dans le laboratoire paternel », disait le peintre. « Je regarde, médusé, les flacons de parfum. Ils ont la même densité qu’un homme qui dort ». Et ailleurs : « Entrer tranquillement dans la connaissance des choses, pousser sans trembler les éléments connus jusqu’à leur point de ralliement avec le mystère ». C’est un peu de ce mystère qu’on trouve, capturé par Stéphane Lambert, dans les pages de ce petit livre élégant, sombre et lumineux.

     

    P. A.

     

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    Illustrations : Autoportrait (1907) et La Chambre à coucher (1908)


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  • Commentaires

    1
    Marie Sizun
    Samedi 20 Juin à 10:08

    J'ai moi aussi adoré ce petit livre étonnant - à la fois bio documentée, fiction, recueil de reproductions rares- à propos d'un peintre que je connaissais pour avoir longtemps habité Bruxelles et dont l'oeuvre me fascinait. Le retrouver ici et apprendre quantité de choses que j'ignorais m'a ravie. Le format du livre, la mise en page, l'alternance des articles documentaires, du roman, des images, ne peuvent que charmer.

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