• Entretien avec Sarah Manigne

    Elle travaille dans une école de cinéma, mais ses romans (L’Atelier, 2018, Quitter Madrid, 2020, tous deux au Mercure de France) parlent de peinture et de peintres, réels ou imaginaires. Les surfaces, les couleurs, les plis des étoffes n’y voilent qu’à peine la violence du monde, et la pureté de la phrase y contraste avec le caractère charnel et tourmenté de la fiction.

    Tout cela, qui m’a frappé à la lecture de son dernier livre (voir ici), me donnait grande envie de poser à Sarah Manigne quelques questions pour ce blog. Elle a aimablement accepté d’y répondre.

     

    © Céline NIESZAWER

     

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     J’ai toujours écrit, mais, pendant longtemps, c’était sous forme de journal intime ou de fragments, dont j’attendais, au fond, qu’ils donnent naissance d’eux-mêmes à quelque chose de plus abouti. Je suis passée à une autre étape assez récemment, quand je me suis aperçue que ça ne viendrait pas tout seul, qu’il fallait travailler et organiser les choses pour qu’elles deviennent un ensemble cohérent.

    Cela dit, j’ai toujours trouvé, dans la production audiovisuelle, par exemple, ou le commentaire de documentaires, des métiers qui m’obligeaient à écrire.

     

    Comment écrivez-vous ?

     Quand je peux !... Tous mes moments de liberté sont employés à ça, quoiqu’il faille quand même un minimum de temps : une demi-heure par-ci par-là dans la journée, ça ne suffit pas. Mais dès que j’ai ne serait-ce qu’une après-midi… Bien sûr, je tiens aussi en permanence des carnets où je note des idées, des phrases, qui ne serviront peut-être en fin de compte à rien.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     Je ne sais pas si on peut parler vraiment de « travail », dans la mesure où il serait très difficile d’en vivre. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’une activité qui demande du temps et de l’énergie, comme je disais à l’instant l’avoir découvert. En fait, c’est quelque chose, à mes yeux, qui est assez proche de l’artisanat.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     Pas au sens où ils constitueraient des modèles et où mes livres essaieraient de ressembler aux leurs. Mais il y a énormément d’auteurs qui m’accompagnent depuis des années et qui me parlent. Ce sont en général des gens qui pratiquent plutôt des formes relativement courtes : Toni Morrison, Erri De Luca, Tabucchi… Oui, il y assez peu d’auteurs français parmi ces écrivains que je relis et auxquels je reviens sans cesse. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que je ne lis pas du tout d’écrivains francophones.

    Les auteurs que j’aime sont ceux qui ont une écriture dépouillée, où « il n’y a pas de gras ». À la limite, chez eux, chaque paragraphe, presque chaque phrase sont proches de la perfection.

     

    Parler de peinture, est-ce à vos yeux une autre manière de parler d’écriture ?

     C’était le cas dans L’Atelier : je voulais parler de la création en général plutôt que de la peinture, et spécialement de la création littéraire, tout en gardant une distance par rapport à l’écrit, un thème qui est de toute façon difficile à mettre en scène. Il y avait donc clairement une transposition de l’écriture dans le domaine de la peinture.

    C’est moins vrai de Quitter Madrid, où tout est né de l’association entre mon désir d’évoquer les attentats [de Madrid, ndlr], et la peinture de Zurbaran, qui me fascine et dont j’avais envie de parler aussi. Ces deux idées se sont nouées sans que je sache très bien moi-même pourquoi. Mais, dans ce roman, la peinture de Zurbaran exprime les émotions de l’héroïne, Alice. Ou plutôt ses sentiments, sa vie intérieure : elle ne retient chez Zurbaran qu’un certain type d’œuvres, qu’on pourrait considérer comme froides, ce qui correspond à sa personnalité, puisque c’est quelqu’un qui se barricade contre ses propres émotions. L’utilisation du thème de la peinture est donc très différent de ce qui se passe dans mon premier roman.

     

    Votre intérêt pour les tableaux et les couleurs se double d’une fascination pour les étoffes… Y a-t-il, pour vous, une profondeur des apparences ?

     Je trouve qu’il faut bien attraper les choses par quelque part… Les perceptions, c’est très difficile à faire vivre par les mots, mais c’est à travers elles qu’on peut recréer le réel. Le rapport direct du corps aux choses est, je crois, plus parlant que la parole, parce qu’on est là dans un domaine qui relie l’intérieur à l’extérieur. Et je ne pense pas seulement aux perceptions visuelles : je rêverais de parvenir à décrire des odeurs.

    Pour revenir à votre question, l’amour d’Alice pour les étoffes, les vêtements, les parures et l’apparat dans certains tableaux de Zurbaran, ceux, notamment, qui représentent des saintes et où le personnage se détache seul sur un fond uni, correspond chez elle à un goût pour le masque, à un refus de se dévoiler. Elle trouve un certain confort dans la contemplation et l’amour de cette peinture. De façon générale, je crois que ce qu’on aime dans les œuvres d’art, c’est ce qu’elles nous renvoient de nous-mêmes. D’où le rapport changeant qu’on entretient avec les œuvres, qu’on aime ou qu’on aime moins à tel ou tel moment de la vie, en fonction de sa propre évolution. À la fin de Quitter Madrid, si Alice paraît rejeter la peinture de Zurbaran, ou du moins prendre plus de distance par rapport à cette peinture, c’est parce qu’à travers elle c’est elle-même, telle qu’elle était à une certaine époque, qu’elle rejette. Il me semble que le rapport à l’art nous permet ainsi de nous découvrir, de nous connaître, surtout quand il s’agit d’images : la peinture ou la photo s’imposent, sans qu’on comprenne forcément pourquoi d’abord.

     

    Vos héroïnes ont un rapport troublé à leur corps, aux autres, et se tiennent souvent comme en retrait par rapport à la réalité commune. Une certaine forme de décalage définit-elle aussi pour vous la position de l’artiste ou de l’écrivain ?

     Je n’avais pas de volonté consciente de faire d’Alice une héroïne qui se tienne à côté du monde. Dans l’ensemble, je ne cherche pas délibérément à « décaler » mes héroïnes. Ce qui est, au fond, un peu inquiétant, parce que ça tendrait à dire que je suis décalée moi-même ! Bref, pour répondre à votre question, si elles sont décalées je dois bien l’être moi aussi, en tant qu’écrivaine.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     Pour l’instant, sur rien du tout ! Le confinement, et l’école à la maison avec mes deux filles, m’ont détournée de tout projet littéraire. Car si l’écrivain est peut-être en décalage avec le monde, encore faut-il que le monde soit bien là… En ce qui me concerne, quand je suis coupée de la réalité extérieure comme nous l’avons été pendant cette période, je n’ai aucune inspiration. Quand tout arrive par des écrans, je perds les impressions de tous les jours, qui sont ce qui me donne envie d’écrire. Souvent, si j’écris, c’est pour affronter des choses, dans la réalité quotidienne, que je ne comprends pas et qui m’agressent, que je trouve violentes. En sécurité chez moi, j’étais loin de ces choses…


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  • Commentaires

    2
    Fabienne
    Mercredi 11 Novembre à 12:19

    Tout ce que dit cette écrivaine sonne juste, c'est simple et sincère. Bon,  je cours commander demain son Quitter Madrid chez mon libraire...

      • Jeudi 12 Novembre à 08:52

        Oui, son roman est très subtil, et, ce à quoi tu devrais en effet être sensible, écrit. Bonne lecture !

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